Aux origines de la création d’Israël, avec Albert Londres - Presse RetroNews-BnF

Aux origines de la création d’Israël, avec Albert Londres

Publié le 11/10/2017
Auteur: 
Julien Morel
Habitants juifs dHébron, Palestine - Photos dAlbert Londres pour Le Petit Parisien - source BnF RetroNews


En 1929, dix ans avant l’Holocauste, le célèbre reporter part à la rencontre de la communauté juive européenne – et de ceux qui sont sur le point de la quitter pour la « terre promise ».

Entre octobre et novembre 1929, le reporter star Albert Londres publie au Petit Parisien un corpus de textes sur la première émigration des Juifs ashkénazes d’Europe vers la Palestine. Celui-ci se nomme « Des ghettos d’Europe à la terre promise ».

 

Au fil de vingt-sept articles, Londres dresse un panorama complet et extrêmement détaillé des motivations d’une population hétérogène, très différente selon qu’elle soit basée à East London, à Paris, en Tchécoslovaquie ou dans les communautés rurales de Bessarabie. Outre son immense qualité journalistique, ce récit exceptionnel nous ouvre les yeux sur les diverses conditions de vie et opinions des Juifs européens à la fin des années 1920, c’est-à-dire dix ans avant la catastrophe humaine la plus traumatisante du XXe siècle : le génocide de cette même population, la Shoah.

 

Commençant son périple sur un bateau en direction de la Grande-Bretagne, Londres s’attarde dans un premier temps sur un rabbin de Galicie – région à la jonction des actuelles Roumanie et Ukraine – venu dans le quartier de Whitechapel, à Londres, afin de convaincre une poignée de Juifs anglais d’aider leurs comparses d’Europe centrale à bâtir une nation en Palestine, terre promise du peuple juif – alors sous domination britannique. L’homme de foi insiste sur le caractère nécessaire de l’entreprise : en effet, si les Juifs d’Europe occidentale jouissent alors d’une liberté de croyance et d’une réussite sociale relative, le sort réservé aux juifs d’Europe orientale est tout autre. Leurs droits y sont ignorés. Les pogroms de Russie, Hongrie, Pologne ou de Lituanie, quoique moins importants dans les années 1920 qu’au cours des cinquante années précédentes, ont convaincu des dizaines de milliers de familles de quitter définitivement le continent.

 

 

Londres rencontre dans Whitechapel un homme âgé de classe moyenne dont le salon est orné d’un portrait de Théodore Herzl, père fondateur du sionisme, idéologie politique dont l’aboutissement serait la création d’un État juif. Cependant, l’homme ne semble pas trop y croire. Lorsque le reporter l’interroge sur son acception du sionisme, il répond :

 

« Je suis pour tout ce qui pourra soulager la détresse que j'ai connue dans mon enfance. Quand on a pu remonter de la fosse, il ne faut pas couper les cordes qui en sauveront d’autres […] Deux ou trois familles sont [pour l’heure] parties de Whitechapel. Mais elles sont revenues. »

 

Une semaine plus tard, dans les Carpates, Londres fait la connaissance de religieux excentriques des montagnes, qui vivent par la force des choses en-dehors de la société « goy » qui les rejette. Ce sont des Hassidim. Après être passé par Mukaveco, à l’extrême ouest de l’Ukraine, le journaliste poursuit son chemin en compagnie de son contact local, Salomon, et s’arrête sur un homme mystérieux, étique, qu’il nomme de façon assez condescendante « le Juif errant ». Londres semble fasciné par cette découverte anthropologique. « L’émotion me transportait », écrit-il.

 

« II marchait dans les Carpates, peu après le village de Volchovetz. Ses bottes étant trouées, on voyait que ses chaussettes l'étaient aussi. Un caftan bien pris à la taille l'habillait du cou aux chevilles. Sur sa tête noire, un chapeau large et plat d'où s'échappaient deux papillotes soignées achevait la silhouette légendaire. »

 

Tandis que l’inconnu voyageur raconte son histoire à Londres, se dessinent les contours d’une vie dure, tournée vers la religion, et perpétuellement ponctuée par la faim, la peur ou le plus souvent, les violences infligées.

 

« Il était né à Cluj, en Transylvanie. Les pogromes de 1927 l’en avaient chassé. Battu par les étudiants roumains, sa maison brûlée, sa Thora souillée en place publique, il avait fui. »

 

 

À Cernauti, capitale de la Bukovine, au nord-est de l’actuelle Roumanie, Londres décrit les devantures des nombreuses compagnies de voyage qui proposent à la population juive locale d’émigrer en Argentine ou aux États-Unis en bateau. Les prix ne sont pas forcément modiques. « Les grandes affaires ne vivent par que la richesse », souligne-t-il, « la misère a créé, ici, ces succursales des compagnies de navigation ».

 

Les Sassner sont commerçants, et font figure de famille relativement aisée à Cernauti. Au moment du reportage, ils reviennent à peine d’une longue visite en terres palestiniennes. Poussés par le chef de famille, ils ont tenté de s’installer à Tel-Aviv au cours des mois précédents. D’après sa femme, ils ont été déçus. Alors ils sont rentrés. Salomon traduit du yiddish les sentiments de celle-ci :

 

« Elle dit que la Palestine c'est bon pour les très riches ou les très pauvres ; ceux qui n'ont rien à perdre et ceux qui n'ont plus besoin de gagner. »

 

Un autre homme, Juda Fried, ne comprend pas pourquoi la jeune génération semble si passionnée par la question du sionisme et l’émigration en des terres lointaines, même si lui-même arbore un portrait de Theodore Herzl à l’entrée de son magasin d’horlogerie.

 

« Un souffle de colère fit onduler la barbe de l'horloger en chef. Son fils n'irait pas là-bas, jamais.

- Et quand il aura grandi ?

- Alors, l'idée sera loin. »

 

 

En 1929, la Palestine compte 150 000 Juifs de descendance européenne, contre 800 000 Arabes. D’abord passé par Tel-Aviv puis Jérusalem, Albert Londres pose son sac à l’intérieur des terres, à Hébron. Il est surpris par l’entente manifeste entre musulmans Arabes et Juifs récemment arrivés, ou présents depuis une génération. À première vue, les deux communautés se côtoient, se disent bonjour. Cependant, il note que c’est ici, curieusement, que les affrontements les plus violents ont eu lieu.

 

Le plus marquant remonte à l’été précédent, où plusieurs extrémistes musulmans ont assassiné des habitants du ghetto juif – et démembré un rabbin.

 

« Une cinquantaine de Juifs et de Juives s'étaient réfugiés, hors du ghetto, à la Banque anglo-palestinienne, que dirigeait l'un des leurs, fils du rabbin Slonin. Ils étaient dans une pièce. Les Arabes, les soldats du grand mufti, n'ont pas tardé à les renifler. […] Ils coupèrent des mains, ils coupèrent des doigts, ils maintinrent des têtes au-dessus d'un réchaud, ils pratiquèrent l'énucléation des yeux. On scalpa un rabbin tandis qu'il recommandait à Dieu ses Juifs. On emporta la cervelle. »

 

Londres met l’accent sur les pillages récurrents des habitations des nouveaux arrivants. Il raconte l’histoire d’un vieil homme, né en Palestine, à qui l’on a tout pris, même la famille.

 

« Il ne reste rien dans les maisons de Safed, pas plus que dans celles d'Hébron. Ils ont tout pillé, ensuite tout brûlé. Voici seulement un vieillard qui larmoie dans sa blanche barbe. Il tient à nous dire qu'il s'appelle Salomon Youa Goldchweig, qu'il a soixante-douze ans, qu'il était né à Safed, qu'il n'avait jamais fait de mal à personne. Qu'on est venu chez lui, qu'on a tué sa femme, qu'on a voulu l'assassiner et que c'était quatre de ses voisins qu'il connaissait bien qui ont fait toutes ces choses. Et il nous demande : “Pourquoi ?“»

 

Londres se refuse à apporter la moindre tentative de réponse à cette question. Il se borne à mobiliser des faits, accablants. À travers ce long reportage, il a simplement tenté de traduire ce qu’il nomme le « drame de la race juive » à l’orée des années 1930. Il faudra attendre le dernier article pour que le journaliste se risque à expliquer l’apparition d’un mouvement sioniste international. Pour lui, cette volonté découle d’une seule cause : les persécutions incessantes dont sont victimes les Juifs européens.

 

 

« Le sionisme est un mouvement né de l'antisémitisme et qui a trouvé son aliment dans l'instinct de l'âme juive ; autrement dit, le sionisme est le résultat des persécutions. S'il y a des sionistes actifs en Russie, en Pologne, en Roumanie, c'est que dans ces pays les Juifs ne sont devenus ni des Russes, ni des Polonais, ni des Roumains, et qu'ils sont persécutés. »

 

À peine trois ans plus tard, le 30 janvier 1933, Adolf Hitler est nommé chancelier de la République de Weimar.


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