C'était à la une ! La critique des "Fleurs du mal” en 1857 - Presse RetroNews-BnF

C'était à la une ! La critique des "Fleurs du mal” en 1857

Publié le 06/10/2017


L'article du jour présente un article critique du Figaro au moment de la parution des "Fleurs du Mal" de Baudelaire, en 1857.

En partenariat avec "La Fabrique de l'Histoire" sur France Culture

Cette semaine : une critique des Fleurs du Mal de Baudelaire dans Le Figaro, 5 juillet 1857

 

En direct depuis le festival de Blois, une lecture d'un article critique du Figaro au moment de la parution des “Fleurs du mal” de Baudelaire.

Texte lu par : Victor Macé de Lépinay

Réalisation : Anne Fleury

"CECI ET CELA

J'ai la deux volumes imprimés et publiés par un nouveau venu qui semble prendre à tâche de prouver une fois de plus que tout métier est doublé d'un art. — Cet éditeur, c'est M. Poulet-Malassis. II a su retrouver toutes les coquetteries de la vieille typographie : les titres et les initiales en rouge, le papier blanc et collé, la carac tère net, l'encre noire et limpide. Les Odes funambu lesques, de Théodore de Banville ; le Comte Gaston de Raousset-Soulbon, par Henry de la Madeleine, ses deux livres d'essai, ont été accueillis avec acclamation par tous les bibliophiles, bibliomanes et bibliophages de Paris et des départements. [...]

 C'est aujourd'hui le tour des Fleurs du mal, de M. Charles Baudelaire, et des Lettres d'un mineur, d'Antoine Fauchery.

M. Charles Baudelaire est, depuis une quinzaine d'années, un poète immense pour un petit cercle d'individus dont la vanité, en le saluant Dieu ou à peu près, fai sait une assez bonne spéculation; ils se reconnaissaient inférieurs à lui, c'est vrai ; mais en même temps, ils se proclamaient supérieurs à tous les gens qui niaient ce messie. Il fallait entendre ces messieurs apprécier les génies à qui nous avons voué notre culte et notre admiration : Hugo était un cancre, Béranger un cuistre, Alfred de Musset un idiot, et madame Sand une folle. Lassailly avait bien dit : Christ va-nu-pieds, Mahomet vagabond et Napoléon crétin. — Mais on ne choisit ni ses amis ni ses admirateurs, et il serait par trop injuste d'imputer à M. Baudelaire des extravagances qui ont dû plus d'une fois lui faire lever les épaules. Il n'a eu qu'un tort à nos yeux, celui de rester trop longtemps inédit. Il n'avait encore publié qu'un compte rendu de Salon très vanté par les docteurs en esthétique, et une traduction d'Edgar Poe. Depuis trois fois cinq ans, on attendait donc ce volume de poésies ; on l'a attendu si longtemps, qu'il pourrait arriver quelque chose de semblable a ce qui se produit quand un dîner tarde trop à être servi ; ceux qui étaient les plus affamés sont les plus vite repus: — l'heure de leur estomac est passée. 

Il n'en est pas de même de votre serviteur. Pendant que les convives attendaient avec une si vive impatience, il dînait ailleurs tranquillement et sainement, — et il arrivait l'estomac bien garni pour juger seulement du coup d'œil. Ce serait à recommencer que j'en ferais autant.

J'ai lu le volume, je n'ai pas de jugement à prononcer, pas d'arrêt a rendre ; mais voici mon opinion que je n'ai la prétention d'imposer à personne : On ne vit jamais gâter si follement d'aussi brillantes qualités. Il y a des moments où l'on doute de l'état mental de M. Baudelaire; il y en a où l'on n'en doute plus : — c'est, la plupart du temps, la répétition monotone et préméditée des mêmes mots, des mêmes pensées. — L'odieux y coudoie l'ignoble ; — le repoussant s'y allie à l'infect. Jamais on ne vit mordre et même mâcher autant de seins dans si peu de pages ; jamais on n'assista à une semblable revue de démons, de fœtus, de diables, de chloroses, de chats et de vermine. — Ce livre est un hôpital ouvert à toutes les démences de l'esprit, à toutes les putridités du cœur; encore si c'é tait pour les guérir, mais elles sont incurables. Un vers de M. Baudelaire résume admirablement sa manière; pourquoi n'en a-t-il pas fait l'épigraphe des fleurs du mal ? Je suis un cimetière abhorré de la lune. Et au milieu de tout cela, quatre pièces, le Reniement de saint Pierre, puis Lesbos, et deux qui ont pour titre les Femmes damnées, quatre chefs-d'œuvre de passion, d'art et de poésie ; mais on peut le dire, — il le faut, on le doit : — si l'on comprend qu'à vingt ans l'imagination d'un poète puisse se laisser entraîner à traiter de sem blables sujets, rien ne peut justifier un homme de plus de trente d'avoir donné la publicité du livre à de sem blables monstruosités. [...]

Gustave Bourdin"


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