Le drame des Ternes en quatre actes - Presse RetroNews-BnF

Le drame des Ternes en quatre actes

Publié le 08/09/2016
Le Petit journal. Supplément du dimanche ; 2 juillet 1892 - Source BnF


En 1892, l’accès de folie d'un garçon boucher de l’avenue des Ternes qui tua sa patronne et maîtresse défraya la chronique.

Passion, jalousie et coups de couteau. En juillet 1892, un fait divers réunit tous les ingrédients pour passionner la presse, dont le récit minutieux de l'affaire, entretenu pendant plusieurs mois,  tient en haleine le public.

Acte I. Le crime

Tout commence par une "idylle dans une boucherie", nous apprend La Justice au lendemain des faits. Une certaine dame Pluchet, veuve et bouchère de son état, prit pour consolateur un amant, Eugène Cousin, qui devint vite garçon boucher. "C'était, au dire des gens du quartier, un employé modèle, prenant admirablement les intérêts de la maison. Il en était d'ailleurs largement récompensé par l'affection, non dissimulée, que lui portait sa patronne".

Mais voilà, Cousin est "d'un caractère jaloux et vindicatif". Pourtant, "rien ne pouvait faire prévoir l'horrible scène que nous allons relater", prévient le journal :

Mme Pluchet, qui, mardi, s'était absentée une partie de la journée, avec son fils, âgé de seize ans, et un ami de celui-ci, prenait place hier matin, comme d'ordinaire, à sa caisse. Quittant son ouvrage, Cousin s'approcha d'elle, et le colloque suivant s'établit entre les deux amants :
- Où as-tu été hier
 ? dit Cousin.
- Me promener à la campagne, avec mon fils.
- Cela n'est pas vrai, tu me trompes. Mais je saurai le fin mot, et si cela était faux, gare à toi
 !
- Mais non. je t'assure, j'ai été à Bagneux chez mes parents. Puis, tu as tort de le prendre sur ce ton : ne suis-je pas libre de mes actions
 ?
Cousin, à ces mots, courut à l'étal et, s'emparant d'un couteau long d'une vingtaine de centimètres, se rua sur la malheureuse. Celle-ci voulut fuir, mais l'étalier, se dressant devant elle, lui laboura la poitrine à coups de couteau.

S'ensuit la description détaillée du carnage : le garçon boucher sectionne le poignet de dame Pluchet, dont la main droite puis le corps tombent à terre, et d'un dernier coup lui tranche la gorge. Puis, pris d'épouvante à la vue du sang qui n'en finit pas de jaillir, il gagne l'arrière boutique et se larde de coups de couteau dans la poitrine.

"La bonne de la maison, poursuit le journal, rentrant en ce moment, recula devant le terrible spectacle qui s'offrit à sa vue, et se précipita dans la rue, en appelant au secours. Quelques personnes accoururent et près de la caisse vitrée, le long d'un étal, trouvérent Mme Pluchet gisant, inerte, dans une mare de sang."

Acte II. La tentative de suicide

Le drame ne s'arrête pas là. Emmené d'urgence à l'hôpital Beaujon dans un état deséspéré, le boucher, finalement remis de ses blessures, tente de se suicider, visiblement pris de panique à la vue de la glaçante illustration parue dans Le Petit Journal illustré quelques jours après le crime, comme le raconte Le Matin :

"Plusieurs personnes, profitant du jour de visite pour venir visiter les malades placés dans la salle où se trouvait le blessé, lui avaient fait voir, reproduite dans un journal illustré, la scène du meurtre dont il était l'auteur. Cousin s'était montré en proie à l'exaspération la plus vive. Vers une heure du matin, il défit une des bandes de son pansement et essaya de s'étrangler. Mais le veilleur de nuit l'empêcha de mettre son projet à exécution."

Acte III. Le procès

Les journaux relatent avec une gourmandise non feinte ce procès très attendu. Le Rappel décrit minutieusement l'audience au cours de laquelle les échanges entre le président et l'accusé semblent sortis d'une scène de théâtre :

Le président. - Et alors vous vous êtes jeté sur votre ex-maîtresse et vous l'avez poignardée de toutes les forces de votre énergie sauvage.

Cousin. - J'étais fou !

- Vous lui avez porté dix-huit coups de couteau, dont deux en plein cœur. C'est abominable. (...) De quel droit avez-vous tué cette femme de quarante-deux ans ?

- On ne raisonne pas lorsqu'on est emporté par la jalousie dans une action brutale. J'ai tué, c'est malheureusement vrai, mais j'ai voulu mourir et je n'ai pas pu. Faites de moi ce que vous voudrez."

Acte IV. Le verdict

Malgré l'horreur du crime et l'émoi suscité dans l'opinion, le procès tourne en faveur du boucher amoureux transi :

"Après le réquisitoire de M. Bonin, avocat général, qui réclame un châtiment sévère, et la plaidoirie de M. Eugène Crémieux, qui sollicite l'acquittement du meurtrier par jalousie, le jury rapporte un verdict de culpabilité, mitigé par l'admission de circonstances atténuantes.

La cour condamne Eugène Cousin à cinq ans de réclusion ; mais contrairement aux conclusions du ministère public, implacable, elle déclare que le condamné, à l'expiration de sa peine, ne sera point placé sous la surveillance de la haute police."


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