Napoléon interviewé à l'ile d'Elbe - Presse RetroNews-BnF

Napoléon interviewé à l'ile d'Elbe

Publié le 09/08/2017
Auteur: 
Julie Duruflé
Retronews : arrivée de Napoléon dans l'île d'Elbe - Source Gallica BnF


1886, Le Constitutionnel publie deux entretiens avec Napoléon durant son séjour à l'île d'Elbe entre 1814 et 1815. L'empereur destitué, qui n'a de nouvelles de la France que par les gazettes et ses visiteurs, s'enquiert du pays, revient sur son parcours et distribue opinions et conseils sur l'actualité.

Dans Le Constitutionnel du 12 février 1886, on peut lire le témoignage de lord Ebrington :

"Je voyageais en Italie ; je ne voulus pas la quitter sans me rendre à l'île d'Elbe, pour tâcher d'y voir l'homme le plus extraordinaire de notre temps."

"Bien accueilli" par l'empereur qui lui consacre plusieurs heures d'entretien, lord Ebrington se hâte de prendre en note ce que Napoléon lui dit "de plus remarquable" pour ensuite publier ces conversations, puisqu'il lui a "paru que tout ce qui était de nature à jeter quelque lumière sur cet homme prodigieux ne pouvait pas être entièrement dépourvu d'intérêt".

Après quelques présentations, Napoléon demande :

"- Vous qui venez de la France ; dites-moi franchement : sont-ils contents ?

- Comme cela, répondis-je.

- Cela ne peut être autrement, reprit-il. Ils ont été trop humiliés par la paix. La nomination du duc de Vellington [sic] au poste d'ambassadeur a dû paraître injurieuse à l'armée [...]. Il aurait fallu aux Bourbons une femme jeune, jolie et spirituelle pour captiver les Français ; c'eût été l'ange de la paix. [...]"

Et l'empereur de revenir sur les conséquences de la bataille de Leipzig :

"- [...] Vous avez en même temps humilié la vanité de tous les Français et produit des sentiments d'irritation qui, s'il ne peuvent pas s'exercer dans quelque contestation extérieure, produiront tôt ou tard une révolution et la guerre civile. Au reste, ajouta-t-il, ce n'est point de la France que l'on me mande tout cela, car je n'ai de nouvelles que par les gazettes ou les voyageurs, mais je connais bien le caractère du Français ; il n'est pas orgueilleux comme l'Anglais, mais il est beaucoup plus glorieux. [...]
Les soldats m'étaient naturellement attachés ; j'étais leur camarade. J'avais eu des succès avec eux et ils savaient que je les récompensais bien ; ils sentent aujourd'hui qu'ils ne sont plus rien."

Les sujets s'enchaînent : la conscription, le gouvernement de l'Angleterre, mais aussi l'aristocratie qu'il a constitué :

"La France avait besoin d'une aristocratie ; il fallait, pour la constituer, du temps et des souvenirs qui se rattachassent à l'histoire. J'ai fait des princes, des ducs, et je leur ai donné de grands biens, mais je ne pouvais en faire des gentilshommes à cause de la bassesse de leur origine. Pour remédier à cela, je cherchais, autant que possible, à les allier par des mariages aux anciennes familles. [...] Le roi devrait suivre la même marche que moi."

Sur les pamphlets qui lui arrivent de France depuis son abdication :

"Il y en a qui m'appellent un traître, un lâche ; mais ce n'est que la vérité qui offense. Les Français savent bien que je ne suis ni traître ni lâche. Le parti le plus sage pour les Bourbons serait de suivre, à mon égard, la même règle que j'ai suivie par rapport à eux ; de ne pas souffrir qu'on parlât de moi ni en bien, ni en mal."

L'entretien se poursuit dans Le Constitutionnel du 13 février sur les finances de la France, l'empereur Alexandre ("Un véritable Grec du Bas-Empire ; on ne peut pas se fier à lui"), sur ses maréchaux et ses campagnes. Sur celle de Russie, il dit :

"Lorsque je marchais sur Moscow [sic], je considérai l'affaire comme finie. Je fus reçu à bras ouverts par la population, et les paysans m'adressèrent d'innombrables pétitions pour me demander de les affranchir de la tyrannie des nobles. Je trouvais, dans la ville, de quoi faire vivre abondamment mon armée pendant tout l'hiver ; mais dans vingt-quatre heures tout fut brûlé [...]. C'était une chose à laquelle je ne pouvais pas m'attendre ; car je ne sache pas que cela ait eu d'exemple dans l'histoire ; mais parbleu, il faut convenir qu'ils ont du caractère !"

Dans la suite de l'entretien publiée le 14 février, Napoléon évoque la conspiration de 1804 qui visait à le renverser et sur laquelle il livre "des particularités très curieuses", il paraît "se souvenir avec plaisir de l'Égypte et il parlait gaîment du projet qu'on lui avait attribué de se convertir, ainsi que son armée, à la religion de Mahomet" :

"Les scheiks [sic], les ulémas, me dit-il, s'étaient réunis plusieurs fois au Kaire [sic], pour en délibérer, et après de graves discussions, ils déclarèrent qu'on pourrait nous dispenser de la circoncision, et nous autoriser à boire du vin, pourvu qu'après chaque coup nous fissions une bonne action. Les avantages que j'aurais obtenus dans le pays, en adoptant le culte, eussent été immenses."

L'empereur admet une part de vérité à la rumeur qui prétend qu'il aurait empoisonné ses soldats : de l'opium avait été donné à ceux atteints de la peste puisque, ne pouvant les ramener avec lui, il espérait "qu'il ne fussent pas exposés aux barbaries des Turcs qui suivaient [leur] trace [...] ; et ces malheureux furent abandonnés à leur destinée".

La dernière partie de l'entretien est publiée dans le numéro du 17 février. La conversation s'attarde sur la restauration de l'Église de France - il en parla "comme ayant entièrement été son ouvrage" -, ainsi que sur la conduite que la France devait tenir à l'égard de Saint-Domingue :

"Je ne serais pas opposé à l'abolition de la traite des noirs ; mais je n'aurais pas voulu y être contraint par un traité. Au reste, dans mon opinion, le seul moyen de civiliser et de tranquilliser à la fois les colonies où il y a des nègres, c'est de favoriser les unions entre les deux couleurs, et pour cela d'autoriser chaque homme à avoir deux femmes, pourvu que l'une soit noire et l'autre blanche. Les enfants élevés sous le même toit et sur un pied d'égalité apprendraient dès le premier âge à se considérer comme égaux".

Face à son interlocuteur, Napoléon s’enquiert un brin moqueur des échecs navals de l'Angleterre contre l'Amérique :

"« Comment donc font-ils pour vous battre en mer ? » Je répliquai que leurs frégates étaient d'une plus grande dimension, et qu'elles avaient des équipages plus considérables. « Mais, reprit-il en souriant, il n'en est pas moins vrai que les Américains vous battent. Au reste, cette guerre est impolitique ; vous auriez beaucoup plus d'avantage à commercer avec eux qu'à brûler leurs villes.»"

C'est finalement sur une touche plus personnelle que Napoléon conclut sa rencontre avec lord Ebrington, évoquant son frère Lucien, avant de revenir sur sa propre personnalité et ses mariages :

"Ils se disaient : « l'Empereur n'est pas comme les autres hommes ; il ne se plaît qu'à la guerre : il hait le repos, les plaisirs des femmes. » Rien n'était moins vrai. J'aimais les plaisirs comme tout autre, lorsque j'avais le temps de les goûter. J'ai eu deux femmes. Vous savez l'histoire de mon divorce ; il m'a coûté beaucoup. J'avais la plus vive amitié pour Joséphine. En me séparant d'elle, j'ai fait le plus grand sacrifice que je pusse faire au bonheur de la France."

À onze heures, lord Ebrington est finalement congédié "par une inclination de tête" de Napoléon qui lui a répondu des heures durant "sans aucune hésitation, avec une promptitude et une clarté [...] jamais rencontrées au même degré dans un autre homme".

Lisez l'interview de Napoléon par lord Ebrington dans son intégralité : Le Constitutionnel du 12 février 1886, Le Constitutionnel du 13 février 1886, Le Constitutionnel du 14 février 1886, et Le Constitutionnel du 17 février 1886.


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