Rimbaud l'inconnu - Presse RetroNews-BnF

Rimbaud l'inconnu

Publié le 16/06/2017
Auteur: 
Pierre Ancery
Le Figaro, 8 novembre 1941 ; source RetroNews


En 1884, Verlaine publie un ouvrage dans lequel il rend hommage à plusieurs « poètes maudits ». Parmi eux, un complet anonyme : Arthur Rimbaud.

Le 3 septembre 1884, Gil Blas publie une courte notice recensant la parution d'un ouvrage de Paul Verlaine, Les Poètes maudits. Celui-ci est consacré à des poètes que Verlaine admire et a parfois fréquenté. Parmi eux : Tristan Corbière, Stéphane Mallarmé, Villiers de l'Isle-Adam... et un certain Arthur Rimbaud.

 

"Un curieux petit volume où M. Verlaine défend contre l'indifférence ou les railleries du public trois poètes d'un tempérament fort étrange, en effet, Tristan Corbière, Arthur Rimbaud, Stéphane Mallarmé. Ce dernier nous paraît moins « maudit » que les autres, car il n'est du moins pas ignoré comme Corbière ou Rimbaud. Ces poètes ont trouvé en M. Paul Verlaine un défenseur très chaud, très ardent, très convaincu, qui a donné là un fort bel exemple de confraternité."

 

C'est la première fois que le nom d'Arthur Rimbaud apparaît dans la presse. À l'époque, celui-ci est totalement inconnu. L'auteur d'Une saison en enfer, des Illuminations et du Bateau ivre, qui eut une liaison scandaleuse avec Verlaine de 1871 à 1873, a d'ailleurs totalement cessé d'écrire en 1875 et a fui l'Europe. Lorsque paraît l'article de Gil Blas, il se trouve au Harar, dans la corne de l'Afrique, où il s'occupe de commerce. Il a alors vingt-neuf ans.

Le 6 août 1885, un article beaucoup plus important paraît dans Le Temps : signé Paul Jourde, il est consacré aux "poètes décadents", et en premier lieu à Verlaine et à Mallarmé. "Baudelaire est leur père direct, écrit Jourde, et toute l'école danse et voltige sur le rayon macabre qu'il a ajouté au ciel de l'art". Au milieu de l'article apparaissent ces deux vers de Rimbaud (le nom de l'auteur est cité en note) :

"A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,

Je dirai quelque jours vos naissances latentes."

 

 

Cet extrait de Voyelles sera repris dans Le Figaro du 3 octobre, où le critique Félicien Champsaur analyse cette poésie nouvelle :

 

"Les décadents, eux, n'expriment rien, ni la vie ni la mort. Pour eux les mots ont une couleur, un goût, un parfum ; quant à la signification, c'est inutile et bon pour les philistins. Avec des syllabes, ils font de la musique et de la peinture. D'après un sonnet de M. Arthur Rimbaud sur les voyelles, A est noir, c'est « le corset velu des mouches éclatantes » ; E est blanc ; I est pourpre, comme du « sang craché » ; O est bleu, « suprême clairon plein de strideurs étranges » ; U est vert, semblable à la « paix des pâtis semés d'animaux »."

 

 

En 1886 paraissent les Illuminations, écrites entre 1873 et 1874. Rimbaud, toujours en Afrique, n'a aucune part dans cette publication. C'est pourtant le timide début de sa légende qui est en train de s'écrire à Paris. Le 24 octobre 1886, Anatole France, dans Le Temps, cite des extraits des Illuminations et écrit :

 

"Ce jeune poète n’a brillé qu’un moment. Il était dans sa destinée de disparaître à vingt ans. Ostendent terris hunc tantum fata. On ne sait ce qu’il est devenu. Les uns croient qu’il est marchand de cochons dans l’Aisne ; d’autres affirment qu’il est roi de nègres. Enfin le bruit court qu’il est mort récemment en Afrique au service d’un trafiquant d’ivoire et de peaux. On ne s’accorde pas mieux sur son visage. Le masque est d’un ange, dit M. Paul Verlaine. Il est d’un paysan assassin, dit M. Félix-Fénéon. Que d’incertitudes ! La vie de M. Arthur Rimbaud est mêlée de fables, comme celle d’Orphée. Du moins, si les véritables œuvres d’Orphée sont perdues, nous avons celles de M. Arthur Rimbaud."

 

Et il ajoute :

 

"Il est certain aujourd'hui que M. Arthur Rimbaud a fixé la prose de l'avenir."

 

En mai 1891, Rimbaud, qui souffre de vives douleurs à la jambe droite, est de retour en France. Il se fait amputer, mais son état empire. Le 10 novembre 1891, il meurt à Marseille. Le 22 décembre, Le Gaulois annonce sa mort :

 

"II vient de mourir à Charleville, un poète, Arthur Rimbaud, que l'école décadente avait adopté comme une sorte d'apôtre de l'art nouveau. Le curieux, c'est que le poète n'était connu que par ses premiers vers, non publiés, pour la plupart, mais colportés en manuscrits dans les petits cénacles. Il avait disparu depuis environ dix-huit ans sans se préoccuper de ses admirateurs."

 

Il faudra attendre le XXe siècle pour que la figure de Rimbaud, avec l'aide de Paul Claudel, d'André Gide et des surréalistes, accède au statut de mythe.  

 


Rimbaud
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