La France face à la grippe espagnole en 1918-1919

Dossier
#SANTÉ #SANTÉEpidémies #SANTÉMaladies 

La France face à la grippe espagnole en 1918-1919

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La IIIe République (1870-1940)
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1918-1919

#pandémie #grippe #Première guerre mondiale #mondialisation
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La IIIe République (1870-1940)
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1918-1919

#pandémie #grippe #Première guerre mondiale #mondialisation
La grippe espagnole constitue la première grande pandémie du XXe siècle. Elle fit plus de 20 millions de morts et toucha toutes les régions du monde entre mai 1918 et avril 1919. La concomitance de l’explosion pandémique avec la phase terminale de la Première Guerre mondiale a accentué sa dimension dramatique et traumatique.
Auteur: 
Julien EBERSOLD
La lente prise en compte de la gravité de la crise

La grippe espagnole apparaît pendant la fin de la Grande Guerre. Les conditions de vie à l’arrière et au front ont fragilisé les organismes et les ont rendus plus vulnérables. Cette épidémie reste longtemps ignorée sous les effets de la censure. Aucun journal français n’évoque cette maladie avant mai 1918. Quand les Français en prennent connaissance, ils la qualifient d’« espagnole » car c’est dans ce pays, neutre et non soumis à la censure, que les premiers cas sont recensés (L’Humanité, 1er juin 1914). Les premiers cas en France ont été observés dans les tranchées de Villers-sur-Coudun à la mi-avril 1918. Les médecins militaires expliquent la rapidité de la contagion dans les armées par la promiscuité des soldats.

Dès que la grippe devient un problème militaire, elle passe en une de la presse en juillet 1918, mais les cas de civils décédés se contentent d'un entrefilet (Le Matin, 31 août 1918). Le discours médical insiste sur la soudaineté et l’extrême contagiosité du virus mais se veut rassurant car elle est peu meurtrière (Le Gaulois, 10 juillet 1918). Ainsi Le Matin verse dans la propagande en voyant dans cette « maladie à la mode » un nouvel allié de la France car « en France, elle est bénigne ; nos troupes y résistent merveilleusement. Mais de l’autre côté du front, les Boches semblent très touchés par elle » (7 juillet 1918).

À partir d’août 1918, la grippe a perdu sa bénignité. Les médecins s’alarment devant la rapidité de la mort et les multiplications des complications pulmonaires, broncho-pulmonaires et des cas de pleurésies, aussi bien sur le front qu’à l’arrière (Le Matin, 9 octobre 1918). Alors que Le Matin annonce hâtivement que « l’épidémie sera bientôt enrayée » (22 septembre 1918), les populations font face à la seconde vague de l’explosion épidémique, phase la plus létale de septembre à décembre 1918. C’est aussi le moment où sa propagation devient mondiale.

Des médecins impuissants face à la pandémie

Cette pandémie reste un grand mystère sanitaire : on ne sait ni comment ni pourquoi elle a brusquement apparu et disparu. « D’où vient cette grippe que les uns nomment espagnole et les autres asiatique? » s’interroge un médecin dans Le Gaulois (24 octobre 1918). Pour certains chercheurs actuels, il s’agirait d’un agent pathogène provenant de Chine et importé par la main-d’œuvre indochinoise. Pour d’autres, elle est née dans le Middle West aux États-Unis et se serait propagée en France puis en Europe via le corps expéditionnaire. Il existe une troisième théorie : le virus serait en Europe.

La presse tente de faire le point sur la maladie en interviewant des spécialistes. Pour ces derniers, cette grippe ne se distingue pas des précédentes épidémies (Le Gaulois, 12 juillet 1918) : elle est confondue dans un premier temps avec l’épidémie d’influenza qui avait fait plus de 200 000 morts en 1889-1890 (L’Humanité, 9 août 1918). Puis on découvre qu’il s’agit d’un microbe pathogène inconnu (Le Matin, 19 septembre 1918) qui, à leur grand étonnement, frappe surtout les jeunes adultes robustes et en pleine santé (Le Matin, 26 octobre 1918).

Dans un contexte de réquisition des moyens médicaux, la pandémie a totalement désorganisé les services sanitaires qui sont incapables d’endiguer l’épidémie. On en reste à l’isolement des malades et à des règles d’hygiène (Le Journal, 19 octobre 1918 ; La Lanterne, 12 mars 1919) à défaut de moyen prophylactique adapté (L’Intransigeant, 12 octobre 1918). Face à ces incertitudes, on voit se multiplier dans la presse des publicités et des articles sur des remèdes miracles (Le Matin, 20 août 1918 ; Le Petit Journal, 7 novembre 1918). Mais un article du Petit Parisien, qui a pour titre « On peut lutter contre la grippe espagnole », fait véritablement scandale et les médecins s’insurgent qu’un tel article ait pu passer la censure (26 septembre 1918).

Une pandémie très meurtrière

Les dernières offensives françaises et la capitulation de l'Allemagne occultent les ravages de l'épidémie dans la presse. Le Journal se veut rassurant, « la grippe est en déroute ainsi que les Boches » après la signature de l’armistice (13 novembre 1918), alors que l'épidémie reste à son acmé. Les autorités ont cherché en fin de guerre à quantifier la mortalité due spécifiquement à la grippe espagnole. Les statistiques sur Paris sont reproduites dans la presse (La Lanterne, 1er novembre) : ainsi on attribue sur une semaine 1 778 morts à la grippe sur 2 566 entre le 20 et le 26 octobre à Paris, soit 254 décès par jour (Le Journal, 1er novembre 1918). On dénombre au total plus de 10 200 morts dans la capitale dus au virus et à ses complications (Le Matin, 9 mai 1920).

Après une troisième résurgence en février-mars 1919, Le Petit Journal évalue les conséquences démographiques de la grippe espagnole à environ 200 000 morts (11 octobre 1919) en France. En fait, le bilan reste minoré car la vague de l’automne seule a fait plus de 240 000 morts. Parmi les victimes célèbres de la grippe espagnole, on compte Guillaume Apollinaire, mort deux jours avant l’armistice à l’âge de 38 ans (Le Petit Parisien, 11 novembre 1918), et Edmond Rostand, le 2 décembre 1918 (L’Écho de Paris, 3 décembre 1918).

Cette pandémie de grippe espagnole a tué plus de 20 millions d’individus sur toute la planète dont 6 millions en Inde, chiffre Le Temps (12 novembre 1919), soit bien plus que « la saignée humaine représentée par la guerre » (La Croix, 26 mars 1919). Certains historiens l’estiment à 30 voire 50 millions de morts, dont la plupart sont dus à des complications et à des surinfections. Le rôle des mobilités des Européens dans le monde et notamment dans les colonies (effort de guerre, prisonniers de guerre rapatriés, transports de troupes démobilisées...) est crucial dans la mondialisation de la grippe.

 

Price: 
12,99 €
Revue de presse

La grande tueuse


Documentaire sur la "grippe espagnole", épidémie qui fit plusieurs millions de victimes dans le monde entier à la fin de la Première Guerre mondiale. Ce document rend compte de l'état des connaissances actuelles sur l'apparition et la propagation du virus, qui peuvent aider à prévenir une nouvelle pandémie du même type. Le commentaire est illustré par des images d'archives (photos, films, documents écrits), des images médicales, des reconstitutions filmées, en alternance avec des interviews de scientifiques et d'historiens.
Date 28.03.2007
Durée 56 min. 55 sec.

Bibliographie

  • Avner Bar-Hen, Patrick Zylberman, « La presse parisienne et la grippe “espagnole” (1918-1920) »,
    dans Les Tribunes de la santé, n°47, (2015), pp. 35-49.
  • Françoise Bouron, « La grippe espagnole (1918-1919) dans les journaux français »,
    dans Guerres mondiales et conflits contemporains, n°223 (2009), pp. 83-91.
  • Pierre Darmon, « Une tragédie dans la tragédie : la grippe espagnole en France (avril 1918-avril 1919) »,
    dans Annales de démographie historique, n°2000, 2001, pp. 153-175.
  • Sophie Delaporte, « La grippe espagnole »,
    dans Dominique Lecourt (dir.), Dictionnaire de la pensée médicale, PUF, Paris, 2004, pp. 542-546.
  • Jay Winter (dir.), La Première Guerre mondiale - Tome III : Sociétés,
    Fayard, Paris, 2014.
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