L'élection du député Grenier, premier député musulman de France en 1896 - Presse RetroNews-BnF

L'élection du député Grenier, premier député musulman de France en 1896

Dossier
#POLITIQUEParlement #RELIGIONSRelations entre Institutions religieuses et l'Etat (Concordat) 

L'élection du député Grenier, premier député musulman de France en 1896

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La IIIe République (1870-1940)
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20 décembre 1896

#Assemblée nationale #musulman #Pontarlier #député
#POLITIQUEParlement #RELIGIONSRelations entre Institutions religieuses et l'Etat (Concordat) 
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La IIIe République (1870-1940)
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20 décembre 1896

#Assemblée nationale #musulman #Pontarlier #député
En 1897, lors de la rentrée parlementaire, tous les regards se portent sur un personnage étrange, vêtu de l'habit traditionnel des Berbères, le burnous. Marques de curiosité, moqueries et insultes, le jeune député Philippe Grenier ne laisse pas indifférent et suscite le débat. La mandature de ce premier député musulman est particulièrement suivie par la presse.
Auteur: 
Vincent Cuvilliers
Date de l'évènement
20 décembre 1896
Philippe Grenier
(1865-1944)
En 1890, Philippe Grenier s’installe comme médecin à Pontarlier. Rendant visite à son frère vivant à Blida (Algérie), le jeune médecin découvre la civilisation musulmane. C’est lors de son second voyage à Blida qu’il décide de se convertir à l’islam. Revenu en France, il s’engage dans une carrière politique. Député de Pontarlier de 1896 à 1898, il reprend son activité médicale en 1898. Il meurt le 25 mars 1944.
Une surprise électorale

Le 15 octobre 1896, le décès du député de Pontarlier, Dionys Ordinaire, amène à la tenue d’une élection législative partielle. Bien que n’ayant pas les moyens d’entamer une campagne électorale, le docteur Philippe Grenier se porte candidat et réussit à convaincre la population en multipliant les meetings et en s’appuyant sur un programme social, ambitieux pour l’époque. La presse locale ironise dès lors sur le « Prophète de Dieu ».

Le 20 décembre 1896, à la surprise générale, le docteur Grenier est élu au second tour face à un avocat. Dès le 21 décembre 1896, de nombreux journaux consacrent des articles au « premier député musulman » (icono 2). Certains journalistes critiquent les électeurs de Pontarlier qui ont voté pour un fou. Le 24 décembre 1896, Le Matin consacre deux colonnes à une présentation du député Grenier ainsi qu’à une interview inédite (Le Matin, 24 décembre 1896).

Un personnage passionnant et clivant

Le jour de la rentrée parlementaire, le 12 janvier 1897 (icono 1), le député Grenier fait l’objet de toutes les attentions (Le Journal, 13 janvier 1897) et même de moqueries (Le Figaro, 13 janvier 1897), certains députés l’invitant à aller à la buvette (La Croix, 13 janvier 1897). Le journal La Croix se moque de la manière qu’il a de se prosterner (Le Siècle, 13 janvier 1897) et de baiser les marches du perron (La Croix, 13 janvier 1897). Le Petit Journal regrette que la cause des citoyens musulmans soit défendue par un homme se couvrant sans cesse de ridicule (Le Petit Journal, 24 janvier 1897). Une brève du journal L’Univers relate que le député prend des libertés avec la loi en exigeant de pouvoir signer ses chèques en arabe (L’Univers, 11 août 1897). Durant sa mandature, le député Grenier se rend à plusieurs reprises en Algérie, déplacements suivis par des journalistes avides de détails permettant de continuer à dénigrer le « député musulman » (La Presse, 17 octobre 1897). Le Figaro profite du scandale causé par le député Grenier en début de mandature pour critiquer les radicaux qui acceptent et défendent les agissements d’un musulman alors qu’ils pourchassent les catholiques (Le Figaro, 14 janvier 1897).

Le 12 janvier 1897, de nombreux journaux titrent sur le « député des musulmans » ou le « député des Arabes ». En mai 1898, Jean Jullien rédige un portrait dans lequel il critique la croyance du député envers la capacité des religions à rendre « les hommes honnêtes, justes et bons » mais reconnaît en lui un philanthrope proche des idées du socialisme (L’Aurore, 28 mai 1898).

 

Un engagement pour plusieurs causes

En octobre 1897, à Oran, le député Grenier défend l’idée d’un rapprochement de la France avec la population musulmane de ses colonies, ce qui permettra d’augmenter son influence en Afrique notamment grâce à la diffusion de l’instruction et à l’ « extinction du paupérisme » (La Presse, 17 octobre 1897).

Le 6 mars 1897, il dépose un projet de loi  concernant la Défense nationale. Il propose de faire appel aux troupes coloniales pour compenser l’isolement stratégique de la France face à l’Allemagne. Il propose de créer une armée coloniale grâce aux populations d’Algérie, de Tunisie, du Sénégal et d’Indochine (L’Intransigeant, 8 mars 1897).

Son opposition à la consommation d’alcool lui vaut une hostilité de plus en plus vive dans sa circonscription, où la production d’absinthe est importante. Lorsqu’il est battu aux élections législatives de 1898, le journal L’Aurore dénonce la symbolique de la défaite d’un député se battant contre un fléau qui ravage les ouvriers face au lobby des productions d’absinthe (L’Aurore, 28 mai 1898).

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Revue de presse
Analyse
Le Figaro
14/01/1897

Le 14 janvier 1897, Gaston Deschamps décrit les premiers pas du député Grenier au Palais-Bourbon et en profite pour s’attaquer aux anticléricaux et à une partie de l’opinion publique.
Faisant usage d’un ton nettement antiparlementaire, le journaliste décrit le Palais-Bourbon comme « un des endroits les plus malsains de Paris ». Il parle de fumée, de crachats, de potins, de commérages, de rumeurs et d’un « royaume du paraître ». Mais ce lieu est malsain en raison des hommes qui le fréquentent, des députés « conspirateurs qui nuisent aux intérêts de l’Etat » auxquels il oppose les soldats qui, malgré l’indiscipline régnant dans les salons du Palais-Bourbon, tentent d’incarner l’ordre.
Sur ce qui paraît être une scène théâtrale, le docteur Grenier incarne un personnage extraordinaire. Ce « brave médecin de campagne », converti à l’islam, étonne et détonne par son habit, son burnous et son turban. Son comportement interpelle, gêne un peu puisqu’il permet à Grenier d’ « étaler son mahométisme ». Avec un certain ton moqueur, Gaston Deschamps révèle que le député a été vu en train de baiser les marches du Palais-Bourbon, puis le seuil du Salon de la Paix et la premier marche de la tribune.
Mais à travers ce qui semble être une défense du « Musulman de Pontarlier », Gaston Deschamps s’attaque à l’anticléricalisme. Selon lui, les défenseurs de la laïcité font preuve d’hypocrisie. S’ils sont toujours vindicatifs à l’égard des Catholiques, notamment en dénonçant les « fonctionnaires se rendant à la messe », ils s’émerveillent, « regardent avec attendrissement » les marques de piété du député Grenier. Il déplore qu’il y ait deux poids deux mesures chez les « Jacobins » pour les questions religieuses. L’attitude de l’opinion publique est également critiquée, notamment son attrait « pour l’exotisme » qui touche la société française depuis la tenue de l’Exposition Universelle de 1889.

L'Aurore
28/05/1898

Dans L’Aurore, Jean Jullien déplore le départ du député Grenier, qui amenait « un peu de pittoresque et de fantaisie dans la banale comédie parlementaire ». La défaite du député devrait, selon l’auteur, ravir les cléricaux (« les fanatiques de mômeries catholiques ») et les partisans de l’armée (les « fanatiques de singeries soldatesques ») ainsi que les « bourgeois » qui s’indignaient du comportement, des habits et des marques de piété du « musulman de Pontarlier ». Par ce choix, l’auteur assure que c’est le suffrage universel qui se déjuge. Dans la circonscription de Pontarlier, le docteur Grenier qui avait causé la surprise lors de l’élection précédente « a été blackboulé et fièrement blackboulé ».
L’auteur de l’article entend s’attarder sur les causes de cette défaite électorale. Selon lui, la personnalité même du député sortant est à prendre en considération. Il lui reconnaît des « travers d’esprit », notamment celui de « s’imaginer que les religions sont nécessaires pour rendre les hommes honnêtes, justes et bons ». Cependant, il met en avant sa philanthropie, la rapprochant du socialisme, ce qui serait une raison de sa défaite.
La principale cause serait liée à l’industrie de l’absinthe. De nombreuses fabriques d’absinthe, établies à Pontarlier ; distillent « le sûr poison verdâtre débité par les cafetiers, barmen, troquets et bistros de France et d’Algérie ». La menace d’un relèvement des droits sur cette boisson suscite l’émoi dans une cité où une grande partie de la population vit de cette production. Jean Jullien dénonce nettement l’implication des industriels de l’absinthe dans la campagne en faveur du député Ordinaire. La défaite du député Grenier, connu pour sa lutte contre l’alcoolisme, laisserait le champ libre aux lobbyistes.
Ce qui vient de se dérouler à Pontarlier est, pour l’auteur, la démonstration des compromissions entre certains élus et les industriels, au détriment du bien public, notamment de la lutte contre l’alcoolisme.

Bibliographie

  • Robert Bichet, Un comtois musulman, le docteur Philippe Grenier : Prophète de Dieu, député de Pontarlier,
    1976.
  • Bruno Fuligni, La Chambre ardente. Aventuriers, utopistes, excentriques du Palais-Bourbon,
    Éditions de Paris-Max Chaleil, 2001.
  • Gilles Manceron, Marianne et les colonies,
    Éditions La Découverte, Paris, 2003.
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