Le grand feuilleton de l'exploration polaire

Fin 19e et début 20e, le grand public s'est passionné pour le récit de la conquête des pôles. Une aventure humaine, scientifique et sportive longue d'un quart de siècle, dont les héros furent largement célébrés par la presse.

Fin du 19e siècle. Toute la Terre a été explorée. Toute ? Non ! Les pôles Nord et Sud n'ont encore jamais été atteints par l'homme. Que peut-il bien y avoir là-bas ? Les écrivains, depuis longtemps, ont imaginé les mystères que recelaient ces contrées encore inviolées : Edgar Allan Poe plaça au pôle Sud le final terrifiant de ses Aventures d'Arthur Gordon Pym (1838) et Jules Verne le fit visiter à ses personnages dans Vingt mille lieues sous les mers (1870).

 

L'exploration de ces terra incognita constitue le dernier grand défi géographique mondial. Quelques hommes courageux vont tenter de le relever, souvent au péril de leur vie. Amundsen, Shackleton, Charcot, Scott : certains deviennent des célébrités mondialement connues, voire de véritables héros nationaux.

 

Car le récit de leurs odyssées, abondamment relayées par la presse, fascinent les foules (au même titre qu'aujourd'hui, les expéditions spatiales vers Mars !). Et elles suscitent d'autant plus d'intérêt qu'il faut souvent attendre plusieurs mois avant d'avoir des nouvelles de ces aventuriers dont on ne sait jamais vraiment s'ils reviendront vivants... La lecture de leurs exploits – parfois commentés comme de véritables matchs sportifs par les journalistes – s'apparente donc à celle de feuilletons à suspense.

 

 

Les premières grandes expéditions vers le pôle Sud

 

Côté Antarctique, c'est le 6e congrès international de géographie de 1895 qui donne une nouvelle impulsion aux explorations de la région entourant le pôle Sud. Si les quatre expéditions anglaise, allemande, suédoise et écossaise de 1901 sont de véritables réussites scientifiques, en France, ce sont les deux expéditions menées par Jean-Baptiste Charcot (1903-1905 et 1908-1910) qui font le plus parler d'elles. La première, à bord du Français, est un vrai succès : Charcot ramène de préciseuses informations météorologiques, hydrologiques et zoologiques. Ce qui occasionne de multiples commentaires dans la presse, tel celui du Matin du 7 juin sur la consommation de pingouins par l'équipage...

 

"Ah les œufs de pingouin, quelles omelettes on en faisait, le matin, et quels flans le soir ! Et puis, le pingouin est enchanté qu'on le fasse sauter au beurre. Il paraît qu'il n'est point habitué à ce qu'on le tue, aussi se laisse-t-il faire avec une douceur exquise. [...] D'aucuns trouvaient la sensation si agréable qu'ils mouraient en chantonnant."

 

La seconde expédition Charcot se passe moins bien : le bateau subit des avaries et l'équipage est atteint du scorbut. Elle doit rentrer plus tôt que prévu.

 

 

Le "match" Scott-Amundsen

 

En 1911, deux expéditions concurrentes se mettent en branle. La première, menée par le Norvégien Roald Amundsen, part depuis la baie des Baleines et atteint le pôle en 99 jours, le 14 décembre. Son compétiteur britannique Robert Falcon Scott n'atteint le pôle que 33 jours après lui. En arrivant sur place, il comprend, à son désespoir, qu'il a été devancé. Il meurt de faim, de froid et d'épuisement avec tous ses hommes, lors du voyage de retour.

 

Ironiquement, l'exploit d'Amundsen est par la suite éclipsé au profit de l'épopée tragique de Scott, dont la mort fait la une de tous les journaux le 11 février 1913. Dans Le Matin, Charcot écrit ainsi :

 

"Scott a conquis le pôle ; il a réalisé son rêve en y plantant le drapeau de son pays. Le public, mal informé, dira qu'il n'est arrivé que second, avec un mois de retard mais nous, qui sommes au courant – et j'en suis persuadé, tous les premiers, Amundsen qui fut le vainqueur, Shackleton qui continua si vaillamment et si brillamment l'œuvre de son chef – nous dirons que c'est Scott qui a ouvert la voie du pôle, qui a tracé la route, et une auréole de gloire très pure entourera son nom, en se reflétant sur sa nation."

 

Il faut aussi citer l'incroyable épopée vécue par L'Endurance, le navire de Shackleton qui, en 1915, resta pendant des mois prisonnier des glaces en tentant la première traversée de l'Antarctique. Une aventure qui suscita l'effroi de millions de lecteurs.

 

 

La conquête controversée du pôle Nord

 

En 1908, l'Américain Frederick Cook part pour le pôle Nord accompagné seulement de deux Inuits. Il ne reviendra qu'en avril 1909 et affirmera avoir atteint le pôle le 21 avril 1908. Un témoignage remis en cause plus tard par plusieurs historiens, mais qui sur le moment fait sensation. « Le pôle Nord est découvert », titre Le Journal du 2 septembre, qui présente la nouvelle comme sûre malgré l'absence de preuves réelles.

 

Mais peu après, coup de théâtre : le compatriote de Cook, Robert Peary, affirme avoir atteint le pôle Nord le 6 avril 1909. La controverse durera encore des années et sera largement alimentée par la presse. À titre d'exemple, ce télégramme envoyé par Peary à sa femme que publie le 10 septembre 1909 Gil Blas :

 

"Bonjour. Retardé par tempête. Ne te tourmente pas à propos de l'histoire de Cook. Je l'ai cloué."

 

C'est Roald Amundsen, encore lui, qui des années plus tard fut le premier homme à atteindre avec certitude le pôle Nord. Le 12 mai 1926, l'explorateur norvégien, accompagné d'Umberto Nobile et de quatorze autres hommes, le survola à bord du dirigeable Norge, au terme d'un voyage suivi pas à pas par la presse. Mais là aussi, un autre explorateur lui vola la vedette : l'Américain Richard Byrd, qui dit avoir survolé le pôle le 9 mai, soit trois jours plus tôt... 

 

Toutefois, lorsque Amundsen meurt en 1928 dans un accident d'hydravion en Arctique, la presse lui rend un hommage unanime, le comparant à son compatriote l'explorateur Fridtjof Nansen. L'Écho de Paris écrit le 9 août :

 

"Il y a aux environs d'Oslo, aux flancs de la colline Holemkhollen, un petit musée consacré à la gloire de Nansen. On voit dans ce chalet, couvert de neige durant l'hiver, les accessoires dont Nansen s'est servi durant ses expéditions. Les jeunes Norvégiens de l'avenir y verront aussi les reliques d'Amundsen et un portrait de ce beau visage, fier, dur, courageux, au regard de force et de rêve et qu'on n'oubliait plus quand on l'avait croisé une fois."

 

Le 14 décembre de la même année,jour anniversaire de la conquête du pôle Sud, deux minutes de silence sont observées en sa mémoire dans toute la Norvège .

 

 

 


Publié le 28/06/2016
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