Quand L'Humanité devenait communiste

Publié le 31/05/2016
Marcel Cachin, en 1922 : Agence Rol - Source Gallica BnF
En 1920, le congrès de Tours entraîne la scission de la gauche française. C'est aussi un moment décisif pour le journal L'Humanité.

Décembre 1920. À Tours, dans la salle du Manège jouxtant l'ancienne abbaye Saint-Julien, l'ambiance est électrique. En effet, au terme de ce congrès, le sort de la Section française de l'Internationale ouvrière va être décidé.

Pour comprendre ce qui se joue ici, du 25 au 30 décembre, il faut revenir à la fin de la Première guerre mondiale. Celle-ci a complètement bouleversé la classe politique française, et en particulier les partis issus du mouvement ouvrier. La SFIO, après l’assassinat de Jaurès le 31 juillet 1914, a en effet  rejoint l’Union sacrée et a participé aux gouvernements pendant le conflit. La révolution bolchevik de 1917 va également grandement changer la donne.

Dès lors, le parti (issu de l’union en avril 1905 de plusieurs formations socialistes) va se décomposer en deux tendances opposées qui, lors du congrès de Tours, s’affrontent violemment. D’un côté la tendance dite des « majoritaires », celle de Marcel Cachin, Louis-Oscar Frossard et Charles Rappoport, qui souhaitent l’adhésion du Parti socialiste français au Komintern, l’Internationale communiste fondée en 1919 par Lénine, en acceptant les 21 conditions soumises par ce dernier. De l’autre, les « minoritaires », menés par Léon Blum et Marcel Sembat, qui rejettent l’adhésion.

 

Bataille rangée

Le quotidien L’Humanité est aux premières loges lors de cet affrontement. Depuis 1918, le « majoritaire » Marcel Cachin est rédacteur en chef du journal, ce qui traduit une prise de distance croissante à l’égard de l’Union sacrée. Avant le congrès de Tours, les rédacteurs se sont mis d’accord : chaque tendance aura le droit de s’exprimer dans les colonnes du journal.

Mais la tension est bien là. Curieux spectacle que celui d’un journal qui expose en toute transparence ses querelles internes… Le 7 décembre, le minoritaire Jules Uhry s'en prend à ceux qui voudraient accepter sans broncher les conditions imposées par Moscou : 

"On nous apporta vingt et une conditions parmi lesquelles on nous imposait d'exclure des camarades, de lutter contre la C.G.T., que sais-je encore, et là toute la dignité des militants sérieux se révolta. Il faut vraiment avoir l'orgueil de mes « coreligionnaires » de Russie, être persuadés comme beaucoup « d'enfants du ghetto » qu'ils sont seuls les fils de David, c'est-à-dire les Messies, qu'eux seuls possèdent la « véritable loi » pour avoir eu ce toupet de dire à tous les grands partis : Vous n'entrerez dans l'Internationalé que si vous acceptez d'abord nos conditions et nos façons de faire."

Le 18 décembre, le majoritaire Boris Souvarine (qui signe « Varine ») prévient quant à lui, en une :

"Nous, nous avons dit clairement comment nous comprenons l'unité. Elle est le rassemblement dans un même parti de tous ceux qui acceptent les thèses de l'Internationale Communiste, qui observent la discipline du Parti et de l’Internationale, qui conforment leurs actes à leurs engagements . Cela signifie : que ceux qui repoussent le programme de l'Internationale Communiste doivent sortir du Parti et que les syndicalistes qui approuvent ce programme doivent y entrer."

Le 21 décembre, c’est Daniel Renoult, également partisan de l’adhésion, qui s’en prend violemment aux socialistes encore favorables a une politique d’Union sacrée :

"S'il y a des « socialistes» qui, n'ayant rien appris de toutes les leçons d'un passé trop récent, prétendent encore poser le problème de la défense nationale comme, de bonne foi, en 1912, 1913, le posaient les Congrès du Parti, et s'ils sont prêts encore à apporter à une bourgeoisie non rassasiée de crimes le concours d'une crédulité complice, ils apprendront par le vote même de Tours que  les masses ouvrières, elles, ont compris toute la valeur des transformations qui seront produites, et que les jours de l'Union Sacrée ne reviendront plus."

 

Le temps de la scission

Finalement, lors du congrès, les deux-tiers des délégués votent l’adhésion : c’est la naissance de la SFIC (Section française de l’Internationale communiste), futur Parti communiste français, et la scission de la SFIO. L’Humanité passe du côté des majoritaires et devient l’organe officiel du nouveau parti.

Le 1er janvier 1921, Marcel Cachin écrit dans son édito :

"Sans compromis avec aucune fraction de la bourgeoisie, dressés en bataille contre toutes les formations politiques ou économiques du capitalisme, en opposition irréductible avec tous les blocs présents ou futurs, les prolétaires de France doivent renforcer leurs préparations de combat. C’est la volonté affirmée par une majorité écrasante au congrès de Tours. Chaque socialiste conscient de la gravité des temps présents va s’incliner devant la décision souveraine qui toujours jusqu’a présent fut sa loi."

Le journal, à dater de ce jour, suivra la ligne politique du Parti. Plus tard, la stalinisation du parti entrainera le départ de plusieurs de ses plumes : Alfred Rosmer, Boris Souvarine, Pierre Monatte… Marcel Cachin, lui, en restera le rédacteur en chef jusqu'à sa mort en 1958.   

 


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