Chronique

« Opium » de Cocteau : les confessions d’un opiomane français

le 23/11/2023 par Emmanuelle Retaillaud
le 22/11/2023 par Emmanuelle Retaillaud - modifié le 23/11/2023

Au faîte de sa gloire intellectuelle, Jean Cocteau publie en 1930 un compte-rendu largement autobiographique de sa relation à la « noire idole », se mettant à nu et rendant visible sa dépendance.

En 1930, Jean Cocteau publie Opium. Journal d’une désintoxication. Âgé de 41 ans, l’écrivain et poète est à la tête d’une œuvre déjà reconnue comme majeure : récemment, il vient de publier Les Enfants terribles (1929), de donner au théâtre Orphée (1926) et La Voix humaine (1930). Parfois accusé de se comporter en girouette, en suiveur, en mondain, montré du doigt, aussi, pour son homosexualité notoire, il n’en a pas moins le statut d’un authentique « prince des lettres ». Toujours prompt à dénicher les talents en herbe, il est devenu une référence majeure pour la jeunesse, qui admire sa virtuosité poétique et son esprit étincelant.

Aussi y a-t-il une forme de courage à publier, au faîte de sa gloire, un livre consacré à son opiomanie et aux souffrances endurées pour en venir à bout. En ce début des années trente, la dive drogue, selon l’expression en usage, n’a plus la même aura qu’à la Belle Époque, quand mondains et artistes en avaient fait un passe-temps distingué. Le décret de 1908 puis la loi de 1916 sur les stupéfiants ont interdit l’usage « en société » du chandoo, mais aussi la vente et l’achat non thérapeutiques. Des drogues plus dures, cocaïne, morphine, héroïne, sont apparues, suscitant le développement d’un marché clandestin et de nouvelles formes de toxicomanies, moins élégantes. Les drogues sont désormais associées aux bas-fonds, à la marge, à la maladie, à la déchéance : elles ne font plus rêver.

Mais leur usage reste qualifié par la position sociale de ses usagers, et par la manière dont ils se montrent capables d’en parler. Cocteau n’est pas un toxicomane comme les autres, ne se considère d’ailleurs nullement comme tel. L’opium, il en consomme depuis au moins 1926, c’est-à-dire depuis la mort de Raymond Radiguet, peut-être le plus grand amour de sa vie, qui l’a laissé pendant de longs mois inconsolable. C’est un distingué spécialiste de l’opiomanie littéraire, le musicologue Louis Laloy, auteur, en 1913, du Livre de la fumée, qui l’a initié au maniement du bambou, dans le respect d’un rituel savamment codifié. Cocteau ne s’est pas contenté de taquiner la pipe de temps à autre : hyper sensible, ravagé par le deuil, il est vite devenu accro. Il a aussi trouvé, avec la noire idole, une terre d’élection, qui offre à son cerveau naturellement porté vers le « surréalisme » des chemins et détours artistiquement féconds.

C’est ce lien presque amoureux avec l’opium qu’ambitionne de retracer son livre, écrit à l’occasion d’une cure à la clinique de Saint-Cloud en 1929 – période qu’il avait aussi mis à profit pour écrire Les Enfants terribles. Malgré le titre, il ne s’agit pas d’un banal récit de cure, mais d’une suite de réflexions dans un style très « coctélien », noueux, chatoyant, paradoxal, accompagnées de dessins de son cru.

« C’est un ensemble de notes hâtives, pleines de sincérité, dans lesquelles l’auteur agrémente ses réflexions motivées sur l’opium, des jugements littéraires et de quelques considérations sur son œuvre », résume Le Soir du 9 février 1931.

Cocteau y parle de drogues, bien sûr, mais pour en tirer une philosophie plus globale, qui célèbre les vagabondages de l’esprit, et peine à accepter le « retour à la normale ». Il s’agit bien donc bien d’une apologie de l’opium, même si elle prend acte de l’impossibilité mentale et physiologique de le fréquenter sur la longue durée.

La presse a, dans l’ensemble, bien accueilli le livre, sans porter de jugement moralisateur sur les ravages de la dépendance, ou le « mauvais exemple » donné à la jeunesse. Cocteau est une star littéraire, sa réputation d’originalité fait de son opiomanie autre chose qu’une banale pathologie. Ainsi, pour Henri de Régnier dans Le Figaro du 23 décembre 1930 :

« L’opium tient une place importante dans ces pages, mais il n’est pas l’unique sujet, car à mesure que l’opiomane expulse le poison, des images, des pensées, des souvenirs étrangers à l’opium lui reviennent à l’esprit.

A ce mélange, le livre de M. Cocteau gagne en variété et en agrément, mais c’est surtout par ce qu’il contient concernant spécialement l’opium qu’il est intéressant. »

Pierre Dominique, dans Paris-Soir du 7 janvier 1931, est tout aussi séduit :

« Je ne sais pas si ces textes vous touchent. J’avoue qu’ils viennent frapper au plus profond de moi. Ce n’est pas que les phrases soient particulièrement musicales. Elles sont d’une extrême simplicité. […]

Il y a vingt ans au moins, sans doute un peu plus, que chaque année ou presque, nous attendons de Cocteau qu’il nous donne du neuf. Généralement nous sommes bien servis. Mais cette année nous pouvons dire que vraiment nous n’avons pas été volés. »

Les illustrations ont particulièrement retenu l’attention, d’autant qu’elles ont fait l’objet d’une présentation autonome à la Galerie des Quatre-Chemins, rue Godot de Mauroy, dans le IXe arrondissement. Selon Paris-Soir du 21 juin 1930, le vernissage relevait du must mondain :

« Jean Cocteau, entouré de tous ses amis, jeunes peintres et jeunes littérateurs, assistera au vernissage de ses plus récents dessins.  On ne peut imaginer une réunion plus parisienne. »

Le même journal salue l’expression de la douleur qu’a su traduire l’artiste, « [ces dessins] expriment avec beaucoup de fantaisie et une littérature non déguisée les souffrances de celui qui essaie vainement de dormir en écoutant tout son corps qui appelle la drogue noire ». Le Populaire du 3 juillet remarque de son côté :

« On aime ou on n’aime pas Cocteau. Il faut avouer cependant que ces dessins par leur précision graphique et leur sensibilité, présentent une grande originalité. »

Henri de Régnier est, en revanche, moins convaincu :

« [Le livre] contient de belles, d’émouvantes, de charmantes, d’amusantes pages mais il contient aussi d’affreux dessins. Respectons-les puisque M. Cocteau les qualifie de ”cris de souffrance au ralenti”, mais ne les regardons pas.

Je préfère les notes de M. Cocteau aux ”graffitis” à la plume dont il les a illustrées. »

Seul Aux Écoutes, spécialisé dans les ragots, lâchait une note de fiel à base d’insinuations homophobes :

« Opium, où il raconte, en l’entremêlant de réflexions, de boutades et de calembours, sa cure de désintoxication dans une clinique d’Auteuil, est dédié à M. Jean Desbordes. Voilà une amitié durable.

M. Desbordes est ce jeune matelot qu’avait découvert Cocteau et qui avait publié voilà trois ans un recueil assez immonde de poèmes en prose : Je t’adore. »

L’écrivain et poète Jean Desbordes était alors le secrétaire et compagnon de Cocteau, lequel avait ardemment soutenu, en 1928, son premier opus – intitulé non pas « Je t’adore », mais J’adore –, tout en offrant à son protégé un rôle dans son film Le sang d’un poète (1930). Contre Cocteau, les saillies de ce genre étaient fréquentes, et le seront plus encore pendant l’Occupation. Il est vrai que le poète est l’une des premières célébrités à avoir assumé ses différents couples homosexuels en public, même si, contrairement à Proust ou à Gide, il n’a publié aucun texte militant ou théorique sur le sujet.

Par un curieux hasard éditorial, Opium était sorti presque en même temps que deux autres ouvrages consacrés au même sujet, celui de Maurice Magre, Confession sur l’opium, les femmes, l’amour… et celui de Jean Dorsenne, La Noire idole (voir Le Jardin des lettres du 01/01/31). L’ensemble formait la queue de la comète d’une littérature « opiophile » née dans la culture d’un XIXe siècle finissant. Après 1945, l’opiomanie coloniale et littéraire ne sera plus qu’un discret résidu.

Cocteau lui, n’avait pas mis, avec ce livre, le point final à son histoire avec l’opium. Il devait plusieurs fois rechuter et ne se sèvrera vraiment qu’au début de l’Occupation, faute d’approvisionnement. Il n’en avait de toute façon pas fait mystère :

« N’attendez pas de moi que je trahisse. Naturellement, l’opium reste unique et son euphorie, supérieure à celle de la santé. Je lui dois des heures parfaites.

Il est dommage qu’au lieu de perfectionner la désintoxication, la médecine n’essaie pas de rendre l’opium inoffensif. »

Pour en savoir plus :

Jean Cocteau, Opium. Journal d’une désintoxication, Paris, Stock, 1930 ; réédité en 1999.

Emmanuelle Retaillaud-Bajac, La pipe d’Orphée. Jean Cocteau et l’opium, Paris-Hachette, 2003.

Emmanuelle Retaillaud-Bajac, Les paradis perdus. Drogues et usages de drogues dans la France de l’entre-deux-guerres, Rennes, PUR, 2009.