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« Attentat extrémiste ou manœuvre politique ? » : le Reichstag incendié

le 26/02/2024 par L'Aube
le 17/02/2023 par L'Aube - modifié le 26/02/2024

Dans la nuit du 27 février 1933, un incendie volontaire réduit en cendres le Reichstag, siège berlinois du Parlement allemand. 28 jours seulement après la nomination d’Adolf Hitler au poste de chancelier, le parti nazi va s'en servir pour asseoir sa domination.

Hitler est au pouvoir depuis le 30 janvier 1933 lorsque le Parlement d'Allemagne, le Reichstag, est réduit en cendres. L'incendie, qui se déclare dans la salle des séances, se propage rapidement jusqu'à détruire l'entièreté du bâtiment, dont sa fameuse coupole de verre.

Sur place à Berlin, la police arrête un jeune Hollandais, ouvrier du bâtiment au chômage et accessoirement militant communiste. Il s'appelle Marinus van der Lubbe. Il avoue vite à la police avoir commis le crime et affirme avoir agi seul.

Prenant pour prétexte la destruction du bâtiment, les nazis en profitent pour mettre en scène une conspiration communiste qui aurait préparé de longue date l'incendie. Ils demandent les pleins pouvoirs afin d'écraser toute forme d'opposition. La police arrête également trois membres bulgares de l'Internationale communiste présents sur le sol allemand, et un leader de premier plan du Parti communiste allemand.

La Cour suprême allemande ne juge coupable que le seul van der Lubbe, et acquitte les autres accusés, faute de preuves. Condamné à la peine capitale pour haute trahison, Marinus van der Lubbe mourra exécuté le 10 janvier de l’année suivante.

Dans son édition du 1er mars 1933, le journal de « catho de gauche » L'Aube rend compte des implications possibles de ce premier virage de l'Allemagne nazie vers l'abîme.

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Nous avons dit hier les faits : l’incendie qui se déclare à 21h15, l’arrestation de Van der Lubbe, surpris au moment où il cherchait à sortir du palais du Reichstag, dont tous les issues avaient été fermées dès l’alerte donnée.

Les membres du gouvernement, le chancelier Hitler, le vice-chancelier Von Papen, le haut-commissaire du Reich au ministère de l’Intérieur prussien, M. Goehring [sic], étaient venus, dès onze heures, rejoindre le préfet de police de la capitale, l’amiral von Levetzow.

Les dégâts causés au Palais

A quatre heures du matin, l’incendie était virtuellement éteint. La fumée continuait à monter de la coupole en partie effondrée et les pompiers noyaient les décombres fumants de torrents d’eau. Mais ce fut seulement au jour naissant qu’il fut possible de se rendre compte exactement dès dégâts causés par l’incendie. La partie centrale du palais a le plus souffert, et la salle des séances est complètement détruite. L’estrade présidentielle, les bancs du gouvernement et des députés, les bureaux des secrétaires, ne sont plus que des décombres. La salle elle-même est un amas de ruines.

Sous l’effet de la chaleur, la charpente de fer de la coupole centrale, dont la verrière s’est effondrée, est tordue. La partie sud-est est également gravement endommagée. Dans l’immense salle des Pas-Perdus, tapis et boiseries ont été la proie des flammes.

La statue monumentale de Guillaume 1er est simplement noircie par la fumée, les bustes d’Ebert, du maréchal Hindenburg n’ont pour ainsi dire pas souffert. Le drapeau républicain, noir, rouge et or, placé au-dessus de la porte faisant communiquer la salle des Pas-Perdus et la salle des séances, n’a pas été atteint par les flammes. La bibliothèque, comme nous l’avons dit hier, qui contient de précieux documents historiques, a pu être protégée.

Les travaux de réparation exigeront, dit-on, quelque huit mois. Pendant ce temps, les séances du Reichstag auront lieu vraisemblablement, pour autant que le Reichstag aura à se réunir, dans le palais de la Diète prussienne, ou ses assises seront transférées dans une autre ville.

Le passé de Van den Lubbe

Marinus Van der Lubbe, qui serait l’incendiaire du palais du Reichstag et aurait avoué avoir tenté de mettre également le feu à l’ancien palais impérial, est né à Leiden (Hollande) en 1909.

À peine âgé de 16 ans, il devint membre du parti communiste local et son action révolutionnaire lui valut une surveillance spéciale de la police, et plusieurs condamnations. En 1931, il voulut se rendre en Russie, muni d’un passeport soviétique, mais arrêté par la police allemande, à Berlin, il fut reconduit à la frontière hollandaise.

Il y a trois semaines, Van der Lubbe avait quitté l’hôpital de Leiden, où il était soigné pour une affection de l’œil, et s’était rendu aussitôt à Berlin.

Soixante foyers

Ajoutons que les communistes hollandais déclarent ne rien connaître de ce Van der Lubbe. Les pompiers berlinois avaient déclaré, à minuit, qu’ils avaient découvert cinq ou six foyers d’incendies, mais dans la matinée, le chiffre grossit rapidement. De vingt, on passa à trente et, finalement, la préfecture de Berlin déclara que soixante foyers d’incendie et plus avaient été préparés à l’intérieur du Reichstag, ce qui amenait la police à dire que Van der Lubbe n’avait pas agi seul.

Toutefois, ce nombre de foyers paraît considérablement exagéré. On fait remarquer, en effet, que pour préparer au tant de brasiers, il aurait été nécessaire d'introduire une quantité considérable d’essence à l’intérieur du Reichstag, ce qui aurait dû attirer l’attention du personnel de service.

De même, on est en droit de se demander comment Van der Lubbe se trouvait, lors du son arrestation, en possession de son passeport et d’autres documents établissant son identité, qu'il a pu remettre immédiatement à la police.

Quoi qu’il en soit, le parti communiste allemand et le parti social démocrate vont supporter les conséquences de cet incendie « criminel ».

Le communiqué du ministre Gœring

Le capitaine Gœring, ministre sans portefeuille et commissaire adjoint en Prusse, n’a pas tardé à donner son opinion qui est celle d’Hitler, sur l’incendie.

Dans le long communiqué publié vers 10 heures du matin, il déclare que l’incendie du Reichstag devait être le signal pour les éléments communistes, d’un mouvement révolutionnaire et le déclenchement de la guerre civile. Le pillage de Berlin devait commencer à quatre heures du matin et les communistes envisageaient la destruction totale de tous les bâtiments publics de la capitale, les musées importants, les centrales d’eau, de gaz et d’électricité.

L’arrestation des chefs communistes

On ne s’étonna point, après la publication d’un tel acte d'accusation, des mesures prises par le capitaine Goehring [sic], le préfet de police, amiral von Levetzow et le chef de la police politique Dielz. La police auxiliaire, uniquement composée de nazis et de casques d’acier, ayant été mobilisée, les arrestations des chefs communistes commencèrent.

Bientôt, à la préfecture de police de Berlin, on amenait, outre les deux députés qui passent pour les chefs du parti communiste, M. Toergler et Rennele, un certain nombre de personnalités connues, parmi lesquelles l’avocat Appel, le docteur Hodan, médecin de la ville de Berlin, et plusieurs écrivains, tels que Ludwig Benn, auteur de La Guerre est pour demain, MM. Kiseh, Mühsam, von Ossictski, rédacteur en chef de la Weltbtihnc, et le pacifiste connu, M. Lehnmnn-Russbüld. Enfin, le leader communiste allemand, Ernst Thaëlmann, qui fut candidat à la présidence du Heich en 1925 et 1932, était, à son tour, arrêté.

À 15 heures, 195 personnalités communistes étaient arrêtées.

La presse social-démocrate interdite

Ne pouvant frapper les journaux et pamphlets communistes qui sont déjà interdits pour une durée de quatre semaines, le capitaine Goehring s’est attaqué à la presse social-démocrate, plus puissante et mieux outillée. Il prétend, en effet qu’un front unique existe entre les communistes et les socialistes, cette « racaille », selon une expression du chancelier Hitler.

Un camion de schupos est venu stopper devant l’immeuble du Vorværts, organe central du parti socialiste allemand. situé à Lindenstrasse et les locaux ont été occupés. Deux automobiles, chargées d’imprimés, de tracts et d’affiches électoraux ont été saisis et conduits à la préfecture de police. Pour deux semaines, tous les journaux périodiques, pamphlets, etc., du parti social-démocrate sont interdits.

Protestation socialiste

En réponse à cette attaque, le parti social-démocrate a répondu par cette protestation :

« Dans la nuit du 27 au 28 février, la presse socialiste tout entière a été interdite pour deux semaines. L’interdiction est motivée par l'affirmation qu’un homme arrêté aurait avoué avoir mis le feu au Reichstag et avoir, auparavant, entretenu certaines relations dans le parti social-démocrate.

L’interdiction de la presse sociale-démocrate n’est justifiée par aucune loi, ni par aucun décret-loi. L’hypothèse que le parti social-démocrate aurait quoi que ce soit à faire avec des gens qui auraient mis le feu au Reichstag est tellement dénuée de sens qu’elle ne trouvera aucune créance chez des personnes à l’état d’esprit normal. »

Conseil de Cabinet

Les membres du gouvernement se sont réunis ce matin. À l’issue du Conseil de cabinet, Hitler a soumis au président Hindenburg un certain nombre de suggestions relatives aux graves incidents qui se sont produits la nuit dernière. Les membres du cabinet, ont, d’autre part, signé un décret assurant la protection du peuple allemand contre le danger du communisme.

Les mesures prises contre les actes de sabotage et le terrorisme politique sont très sévères, mais ne vont pas toutefois jusqu’à l’interdiction du parti communiste, du moins avant les élections du 5 mars. Le gouvernement hitlérien craint, en effet, qu’au cas d’une suppression du Front Rouge, les électeurs du parti communiste portent en bloc leurs voix sur les candidats du parti social-démocrate.

Une ordonnance draconienne

Le gouvernement vient de publier une ordonnance ainsi conçue.

« Seront punis de peine de mort ou de travaux forcés la divulgation de secrets militaires ainsi que l’envoi à lu presse étrangères d’informations inexactes de nature à porter préjudice à l’Allemagne. »

Cafés et restaurants devront fermer à minuit

Le préfet de police de Berlin a décidé que, dans l’intérêt général, tous les restaurants, cafés et lieux de plaisir, devront dorénavant fermer leurs portes à minuit, au lieu de 3 heures du matin.

L'opinion publique

Sauf dans les milieux hitlériens qui triomphent, la thèse officielle sur l’incendie du Palais du Reichstag est accueillie avec scepticisme. Les journaux eux-mêmes, et notamment le Journal de Berlin à Midi, qui n’est pas un adversaire du gouvernement, parlent du plan bolchevique comme d’un événement sans grande importance, mais s’étendent longuement sur les mesures prises par Hitler.

Toute l’opinion publique s’attendait un peu à un événement sensationnel qui permettrait d’imposer la dictature. Le fait est accompli. Les Berlinois demandent maintenant, avec quelque inquiétude, voyant leur pays aller vers un destin qui n’est guère réjouissant : Vie wird das enden ?... Comment cela finira-t-il ?

Ce qu'était le Reichstag

Le palais du Reichstag, appelé aussi à Berlin le Wallot-Haus, du nom de l’architecte Paul Wallot, qui en a établi les plans, a été construit dans les années de 1884 à 1894. Il a coûté environ 23 millions et demi de marks. En outre, 3 millions 200.000 marks ont été absorbés par l’aménagement intérieur des bâtiments.

La séance d’inauguration a eu lieu en présence de l'empereur, le 5 décembre 1894. La salle des séances, dont la destruction est complète, mesurait 29 mètres de longueur sur 22 mètres de largeur et 13 de hauteur. Les parois étaient complètement en bois, ce qui a favorisé la propagation du feu.