Interview

L'exécution de Louis XVI, « un acte politique et politicien »

le 19/01/2023 par Jean-Clément Martin, Marina Bellot
le 18/01/2023 par Jean-Clément Martin, Marina Bellot - modifié le 19/01/2023

Pendant plusieurs mois, le sort de Louis XVI a été incertain. Jean-Cément Martin retrace les rivalités politiques et les violents affrontements qui ont abouti au verdict d'exécution, montrant que la mort du roi, loin d'être un passage obligé de la Révolution, est un acte surtout politique.

RetroNews : Quelles sont les forces politiques en présence le 10 août 1792, date à laquelle Louis XVI est chassé du trône ?

Jean-Clément Martin : La chute de la monarchie voit l’avènement de deux forces immédiatement antagonistes. D’un côté les sans-culottes et l’aile gauche des Jacobins, qui estiment avoir été les vainqueurs du mois d'août 1792 et veulent installer un nouveau régime, a minima en emprisonnant le roi, voire en l’exécutant. De l’autre côté, la force au pouvoir est le groupe de ceux que l’on appellera plus tard les Girondins, qui ont des députés dans l’Assemblée législative, où ils ont accueilli le roi le 10 août, mais qui, en définitive, se révèlent incapables de décider de son sort.

Cette situation inédite, imprévue, débouche en septembre 1792 sur la création d’une nouvelle institution, la Convention, qui rassemblent les députés (pouvoir législatif) parmi lesquels sont distingués ceux qui composent des comités chargés de fait du pouvoir exécutif. La fonction royale n’a pas été remplacée par un président quelconque. Mais en septembre 1792, ce nouveau régime qu’on appelle République n’a ni organisation, ni structure, ni orientation, et n’a pas de constitution avant août 1793 – constitution qui est d’ailleurs suspendue en attendant la paix.

En septembre 1792 (et jusqu’en juin 1793) la majorité est toujours du côté des Girondins, appuyés sur les députés dits de la Plaine, contre ceux qui sont appelés Montagnards, proches des sans-culottes. C’est une situation d’instabilité totale, dans laquelle les forces s’équilibrent et sont opposées les unes aux autres.

Quels affrontements, quels débats naissent de cet échiquier politique très divisé ? 

Le groupe de sans-culottes revendiquent de prendre le pouvoir, au nom de leur rôle, pour établir ce qui s’apparente à une démocratie directe. A gauche de la Convention, les Montagnards, qui ne veulent pas d’une démocratie directe, s’allient cependant avec les sans-culottes autour d’une orientation sociale, tout en refusant un contrôle des échanges commerciaux. Les Girondins, eux, ne veulent pas entendre parler d’une alliance avec les sans-culottes, qui sont des rivaux politiques. Ces groupes sont eux-mêmes très divisés car leurs leaders sont opposés et qu’il y a en outre une urgence à gérer : la guerre contre l’Autriche et la Prusse. A partir d’août-septembre 1792, celle-ci est plutôt stabilisée favorablement à la République. Mais elle coûte cher et elle oblige à disposer d’un Etat centralisé.

Dans cette situation, que faire du roi ? Peut-il servir d’otage ou d’élément d’échange avec les adversaires ? C’est la position d'une grande partie des membres de l’Assemblée, qui estime aussi que tant que le roi est en vie, la guerre ne s’étendra pas. Tant que le roi n’est pas mort, la France n’est pas un ennemi immédiat pour l’Angleterre – de tendance libérale, elle n’a en effet pas voulu se rallier aux Prussiens et aux Autrichiens plus conservateurs.  Ou faut-il l’exécuter sans jugement, comme traître ? Pour les sans-culottes et une partie de la Convention, l’enjeu est d’obtenir l’exécution du roi pour créer une rupture et obliger à une radicalisation de l’orientation politique. 

Jusqu’en décembre 1792, tous les arguments sont mis sur la table au gré de débats mal conduits. Les Girondins sont absolument incapables de maîtriser l'opinion. Ils accumulent les bévues et n’arrivent pas à avoir une politique simple et visible pour éviter d’être confondus avec les alliés du roi. La demande des sans-culottes de mettre à mort le roi, est appuyée notamment par deux conventionnels, Saint Just et Robespierre, qui estiment qu’un procès est inutile. Or ils sont tous deux mis en défaut par la quasi-totalité de leurs collègues, des députés de gauche comme Marat, qui estime qu’un procès est nécessaire, indispensable pour montrer que les révolutionnaires ne sont pas des assassins.

L'enjeu est donc d'une importance considérable.

En effet : qui va donc diriger le pays ? Les sans-culottes, au nom du peuple de 1792, ou la représentation nationale, exprimant les voix de tout le pays des 83 départements, dans lesquels l’opposition aux prétentions parisiennes est forte.

Tout le monde craint en effet de violentes oppositions entre les sans-culottes, d’abord entre eux, mais aussi avec tous les autres groupes révolutionnaires qui refusent le principe de la démocratie directe. C’est dans ce climat que la Convention décide de juger le roi en s’instituant elle-même en tribunal, situation extraordinaire dont les règles vont être précisées au fil des débats : présence ou non d’avocats, audition du roi, et surtout modalités des votes !

Chacun va jouer des jeux mal contrôlés, avec des arguments réversibles. Un exemple : Marat estime comme une « imbécillité » l’idée de « métamorphoser en hommes d’État des artisans, des laboureurs, des ouvriers, des manouvriers » pour leur demander de se prononcer sur le sort du roi. La situation est d’autant plus paradoxale que ce député censé faire confiance au peuple refuse d’appeler le peuple à se prononcer. Il s’oppose ainsi aux Girondins, qui veulent précisément faire appel au peuple, estimant qu’ils ne peuvent pas être juges, et voulant éviter d’avoir à assumer la responsabilité d’une décision sous le contrôle des sans-culottes. Ces députés pensent, et certainement à raison, que la majorité des électeurs de province ne souhaiteraient pas exécuter le roi et le maintenir en prison. Reste que dans ce moment c’est la gauche de l’Assemblée qui refuse de consulter le peuple !

De quelle façon et selon quels antagonismes le procès évolue-t-il ?

Jusqu’en janvier, le procès est mené d’une façon extrêmement médiocre par les députés qui s’affrontent sur la procédure, sur l’organisation des preuves, sur l’appel aux témoins. Les rivalités politiques s’expriment continuellement, exaspérées par la présence des tribunes où des sans-culottes troublent violemment le procès, injurient ou menacent de mort les députés.

Deux hommes ressortent particulièrement dans ce moment très agité. Le premier, Barère, qui n’est ni Girondin ni Montagnard, préside l’assemblée avec une habileté redoutable. C’est le grand orateur, il mène le procès, s’appuyant sur les variations de l’opinion, contournant les obstacles, ne faisant comparaître le roi qu’à deux reprises sans faire apparaître ses responsabilités exactes dans le cours des événements depuis 1789, sans non plus mettre au clair les responsabilités des députés qui étaient déjà en exercice dans les deux assemblées précédentes !

Le deuxième personnage-clé de cette histoire est Danton, qui revient le 15 janvier seulement. Le premier vote a déjà eu lieu. A la question de savoir si le roi est coupable, l’unanimité est acquise. A la deuxième doit-on en appeler au peuple ? La majorité répond non. Pour le troisième vote, sur le sort du roi, Danton intervient pour la première fois. Député, entre Montagne et Gironde, inclassable, il était en Belgique. Son retour subit et surtout son intervention fracassante posent question. Car il impose littéralement par sa présence la modalité du jugement, qui n'avait jamais été précisée auparavant ! Alors que le Code pénal adopté deux ans plus tôt imposait la majorité qualifiée (les trois quarts des votants) pour décider d’une condamnation à mort, Danton fait décider que la majorité simple suffira pour voter. Pourquoi était-il absent ? Pourquoi fait-il décider de cette disposition qui permet la condamnation alors qu’à l’évidence la majorité qualifiée n’aurait pas été atteinte ? Comme il est souvent dit, a-t-il été « acheté » par les Anglais et les Espagnols pour éviter la mort du roi et vient-il d’abandonner cette combinaison ? Comment comprendre ce poids politique de Danton dans cette assemblée si fragilisée par les menaces qui pèsent tous les jours sur elle ? Les députés se couchent-ils devant lui, sont-ils achetés, ou sont-ils tout simplement perdus ? 

Le vote imposé par Danton permet de dégager une courte majorité en faveur de la mort du roi par 387 députés contre 342, même si dans le décompte seuls 361 (soit une voix de majorité) ont voté pour la mort sans autre commentaire. On est loin de la majorité qualifiée, mais une partie des Girondins s’est ralliée à cette décision. Un dernier vote s’ajoute pour savoir si un sursis est accordé et là, 380 députés (contre 310) le rejettent. Le roi sera exécuté le 21 janvier. 

Ce jour-là, chose incroyable, il n’y a pas de députés sur la place de la Concorde. Tout a été organisé par les ministères dirigés par les Girondins, et toute l’exécution est aux mains des sans-culottes, qui tiennent la commune de Paris et qui mobilisent au moins 80 000 hommes, pour empêcher toute velléité de sauver le roi.

Alors que le déploiement de force est incroyable (et ne sera jamais répété pour une autre exécution) la répartition des rôles correspond exactement aux luttes politiques menées depuis des mois : les Montagnards ont certes voté pour la mort, mais siègent à l’Assemblée, et tous les députés, unanimes, refusent absolument de débattre de la mort du roi lorsque la nouvelle leur parvient. Les Girondins, qui majoritairement voulaient emprisonner le roi, ont organisé la journée, laissant les sans-culottes sur place. La mort du roi est manifestement embarrassante pour les députés.

Quelles sont les conséquences politiques immédiates de l’événement ?

Le roi est exécuté vers 10 heures du matin, enterré immédiatement, sans manifestation ni répercussions dans la journée – les théâtres ouvrent le soir, la vie continue presque normalement…

Dans les jours qui suivent, trois tendances sont visibles dans les comptes rendus de la journée. Dans un premier temps, les sans-culottes, notamment le journal L’Ami du peuple, clament la légitimité et le bien-fondé de la mort du roi. D’autres journaux parlent de la mort du roi sans le déprécier, reconnaissant son courage, publiant son testament. Un mois après l’exécution, Sanson, le bourreau, prend la plume pour dépeindre les derniers instants de Louis XVI, décrivant la façon courageuse avec laquelle il a affronté la mort. A l’évidence, les élites politiques souhaitent tourner la page, qui est dorénavant interprétée comme la preuve que les Girondins étaient favorables à la grâce du roi, donc des révolutionnaires modérés. Six mois plus tard, ce courant perd le pouvoir et une trentaine de députés perdent la vie.

Plus globalement, la mort du roi apparaît comme un bouleversement accepté par les Français. Il n’y a pas eu de soulèvement en faveur de Louis XVI, et peu de manifestations hors de Paris hostiles à son exécution. La mort du roi est perçue pour une partie de l’opinion hostile à la Révolution comme un châtiment prévisible. Le roi avait accepté la constitution de 1791, surtout il avait accepté la Constitution civile du clergé, créant une Église schismatique en France – ce qui ne lui est pas encore pardonné par certains courants de pensée. Une partie de la gauche instaure dans les années qui suit un festin à l’occasion du 21 janvier, ce que la majorité préfère éviter.

L’embarras lié aux événements de 1793 a-t-il selon vous traversé les siècles ?

L’hésitation de l’opinion de 1793 est gommée après 1815 lorsque le couple royal est réinhumé dans la basilique de Saint Denis et que les divisions entre royalistes sont mises sous le boisseau. La droite monarchiste et catholique présente dès lors le roi en martyr. La gauche, sauf les groupes qui festoient autour de la tête de veau, présente l’événement comme inévitable et estime que Louis XVI avait accumulé les erreurs politiques.

Peut-on pour autant estimer, comme il est très courant de l’affirmer, que la mort du roi a « rompu l’histoire politique française » ? Il me semble que la rupture de la vie politique française la plus profonde n’est pas l’exécution d’une personne, le roi en l’occurrence, mais la disparition du représentant du pouvoir exécutif. Depuis le 10 août 1792, le pays s’est engagé dans une voie particulière : le pouvoir appartient au Parlement (avec une chambre à ce moment-là, deux dans les Républiques qui suivront) qui désigne des personnes chargées de l’exécutif sous son contrôle. Ce qui avait été problématique en 1789 était la cohabitation entre le roi, souverain de droit, responsable de l’exécutif et pouvant proposer des lois, avec l’Assemblée nationale, disposant du pouvoir législatif mais contrôlant l’exécution de ses lois et empiétant sur le pouvoir royal jugé infidèle ! Cette cohabitation malheureuse a débouché sur le 10 août 1792, sans que la gauche réussisse à résoudre les problèmes posés ; la cohabitation entre députés et sans-culottes, entre représentants de la nation et citoyens assurés de leurs droits à intervenir sur un conflit, a entraîné avec lui un autre conflit qui ne serait résolu qu’au printemps 1794 – avec l’exécution des leaders sans-culottes !

Ce n’est certainement pas de l’absence du « roi » dont la France ne se remet pas, mais bien de la difficulté à ne pas disposer d’une incarnation acceptée du pouvoir, demeurant partagée entre les espoirs de la démocratie sans intermédiaire et les besoins ou les nécessités d’une république efficace. Depuis 1789, nous sommes incapables de résoudre la question que 1793 a exacerbée.

Spécialiste de la Révolution, Jean-Clément Martin est professeur honoraire à l'Université Paris 1, ancien directeur de l'Institut d'Histoire de la Révolution Française. Son ouvrage L'exécution du roi est paru aux éditions Perrin en 2021.