Interview

Des gardes nationaux aux voisins vigilants : une histoire des « citoyens policiers »

le 06/02/2024 par Arnaud-Dominique Houte, Marina Bellot - modifié le 21/02/2024

Le « monopole de la violence physique légitime » n’a pas toujours appartenu aux seuls agents de l’État. L'historien Arnaud-Dominique Houte a exhumé les citoyens policiers de ces deux derniers siècles, des gardes nationaux aux « amis de l'ordre » en passant par les détectives amateurs et les milices d'extrême droite. Revue des troupes.

RetroNews : Sous la Révolution, les habitants, passés de sujets à citoyens, revendiquent le droit de garantir leur propre sécurité et cherchent à se réapproprier le maintien de l’ordre. Obtiennent-ils gain de cause ?

Arnaud-Dominique Houte : Cette nouvelle revendication se heurte à de sérieuses résistances, dont témoigne le statut hésitant de la toute nouvelle garde nationale. Au lendemain de la prise de la Bastille, c’est le marquis de La Fayette, figure de la noblesse libérale, qui en reçoit le commandement. À ce moment-là, on privilégie le modèle d’une garde nationale bourgeoise, conforme au discours conservateur, prudent, selon lequel une bonne milice est une milice de propriétaires. Dans ce cadre, la garde nationale doit devenir un pilier du maintien de l’ordre, mais elle en partage la responsabilité avec des forces professionnelles (à l’image de la gendarmerie, créée en 1791). Cette conception persiste tout au long du XIXe siècle : elle est réactivée plusieurs fois, notamment sous Louis-Philippe et la Monarchie de Juillet, qui espère fonder la légitimité du régime sur cette garde nationale, considérée comme un modèle d'organisation socio-politique qui permet de ménager une part de débat (les officiers sont élus) dans un cadre fondamentalement censitaire (les gardes nationaux se recrutent dans la société des propriétaires). 

Durant tout le XIXe siècle, il existe cependant un autre projet, radicalement démocratique celui-là, qui envisage la garde nationale comme police du peuple. C’est cette vision qui triomphe en 1792, mais aussi durant le « printemps des peuples » de 1848 puis pendant la Commune de Paris de 1871. Dans ces contextes révolutionnaires, la garde nationale est transformée, ouverte à toute la population masculine (les femmes ne sont que très exceptionnellement associées au maintien de l’ordre). Populaire, elle prend l’ascendant sur les polices professionnelles.

Cette contradiction entre expression armée du peuple souverain et milice bourgeoise garante de la tranquillité publique – les deux faces indissociables de la garde nationale – traverse le XIXe siècle jusqu’à la suppression définitive de l’institution, au lendemain de la Commune.

Qui sont les Gourdins réunis et autres groupes d’« honnêtes citoyens » qui s’élèvent régulièrement contre le « désordre social » ?

Je me suis intéressé aux pittoresques Gourdins réunis car en effet, ils sont emblématiques des « amis de l'ordre », une série de groupes violents (les « muscadins » de la Révolution française, les « assommeurs » de la Monarchie de Juillet), qui partagent peu ou prou les mêmes idées réactionnaires et le même projet contre-révolutionnaire. Ces groupes font alors beaucoup de bruit, mais mènent peu d’actions, et n’ont absolument pas laissé de trace dans la mémoire collective. Souvent issus d’une culture aristocratique dont ils revendiquent l’héritage élitiste, ils ont pris en horreur l’idée du tumulte populaire et se plaignent de la faiblesse de l’État face aux foules. Quand les mouvements sociaux montent (c’est le cas à la toute fin du Second Empire), ils sont plus bruyants et disposent d’un écho médiatique et d’un soutien bourgeois.

Au-delà de l’agitation superficielle qu’ils s’emploient à créer, les « amis de l’ordre » ont connu de rares temps forts, dont le plus emblématique est la manifestation du 22 mars 1871, dans les premiers jours de la Commune. Défilant pour l’ordre et contre la révolution en germe, les « amis de l’ordre » sont pris dans une fusillade, rue de la Paix, qui fait plusieurs victimes. Parce qu’ils se situent à contre-sens de l’histoire, ils sont l’objet de discours satiriques qui se moquent de ces « messieurs à particule ».

À la Belle Époque, les détectives amateurs pullulent. Comment expliquer ce phénomène ? 

C’est l’un des moments forts de cette histoire, qui en dit long sur l’époque. Le nombre croissant de ces détectives autoproclamés reflète une profonde insatisfaction à l’égard de la police, que l’on juge inefficace ou mal employée. Beaucoup de « bons citoyens » se trouvent des raisons de faire la police mieux ou autrement. En témoigne une littérature policière émergente, riche en exemples d’amateurs intrépides, débrouillards et astucieux.

Dans L’Aiguille creuse de Maurice Leblanc (1909), le lycéen Isidore Beautrelet, aussi génial que méthodique, ridiculise la police et parvient même à démasquer Arsène Lupin, dont il pénètre le repaire, devançant le commissaire et les professionnels. La supériorité du détective bénévole est une constante du roman d’enquête. Parce que cela donne davantage de souffle au récit, mais aussi parce que cela correspond aux attentes des lecteurs, le héros ne doit pas être trop dépendant des institutions policières et judiciaires.

« Je trouve frappant le changement d’ambiance médiatique où les discours d’autodéfense trouvent, me semble-t-il, davantage d’échos complaisants, notamment dans un paysage audiovisuel radicalement transformé. »

Comment s’organisent les groupes policiers durant cette période de confusion qu’est l'Occupation ?

Un monde de recherches s’ouvre sur ces groupes policiers très inégalement connus qui fleurissent comme jamais pendant la Seconde Guerre mondiale. En période de guerre, de crise politique, d’occupation, les autorités se superposent et se concurrencent, et la légitimité n’a plus rien d’évident. N’importe qui peut se prévaloir d’une carte, d’un uniforme, d’un brassard, et les « faux policiers » peuvent mener toutes sortes d’exactions et de trafics, tandis que chaque groupe partisan veut se doter d’un bras armé (la sinistre « Milice », qui impose son pouvoir en 1944, en est l’exemple le plus célèbre). 

Mais ce n’est pas qu’une période de confusion ; c’est aussi un moment de réorganisation par le bas. Quand il faut fournir des dispositifs de sécurité, imposés par les autorités d’occupation ou rendus nécessaires par la pénurie et le risque de pillage, les villageois sont amenés à réglementer des tours de garde, des patrouilles, selon des modalités vivement disputées, qui laissent des traces dans les archives.

Et puis il ne faut pas oublier l’ébullition qui accompagne la Libération : n’accordant aucune confiance aux polices professionnelles, les résistants proposent leurs propres forces de sécurité. Mais ces « milices patriotiques » de l’automne 1944, transformées en « garde civique républicaine », sont prises au piège des rivalités politiques et de la montée en puissance du Parti communiste, soupçonné de les noyauter ; elles seront à leur tour contestées et abandonnées.

Les années 1970 marquent le retour en force des actions directes et des milices d'extrême droite… Peut-on y voir une résurgence des « amis de l’ordre » du siècle passé ?

Les milices sécuritaires d’aujourd’hui pourraient être considérées comme les héritières des « amis de l’ordre » dont elles prolongent le discours autoritaire et inégalitaire. Elles tirent profit d’un climat d’insécurité (que celui-ci provienne de nouvelles menaces, de réelles insuffisances de la police et de la justice ou d’une caisse de résonance médiatique qui leur donne consistance) et se développent notamment dans deux contextes.

D’abord les années 1970, qui correspondent à une poussée de cambriolages et de vols que la police, débordée et fortement occupée par le renseignement et le maintien de l’ordre, est incapable de prendre en charge. Le mécontentement est réel ; il se traduit par des discours sécuritaires et des initiatives désordonnées de « milices ». En y regardant de plus près, on s’aperçoit toutefois que ces groupes sont largement condamnés et qu’ils n’existent jamais très longtemps. Ce sont souvent des coups médiatiques destinés à obtenir des renforts de police. Et la création des polices municipales, à partir des années 1980, répond pour partie à cette volonté des maires d’obtenir davantage de moyens pour la sécurité...

On retrouve une situation comparable dans la période très récente (depuis le milieu des années 2010). Il est trop tôt pour prétendre l’analyser, mais je trouve frappant le changement d’ambiance médiatique où les discours d’autodéfense trouvent, me semble-t-il, davantage d’échos complaisants, notamment dans un paysage audiovisuel radicalement transformé. Il faut aussi relever la politisation du phénomène, de plus en plus clairement associé à une extrême droite bien plus influente.

Que dit de notre époque le succès du dispositif Voisins vigilants ?

On l’ignore souvent, mais il existe deux types de « Voisins Vigilants ». Les uns sont liés à une entreprise privée, qui s’est installée sur ce créneau des sociabilités sécuritaires (mais aussi festives puisqu’elle organise désormais des fêtes des voisins !). Les autres s’inscrivent dans le « dispositif de participation citoyenne » promu par la gendarmerie (les autorités ont compris qu’il valait mieux canaliser ce qui existait plutôt que s’y opposer). Dans les deux cas, le principe est identique : organiser les réseaux de voisinage pour obtenir un renseignement de meilleure qualité et pour dissuader les voleurs.

Rien de bien neuf sur le fond, mais ces structures institutionnalisent des pratiques qui existaient autrefois à l’état informel. Comme la garde nationale du XIXe siècle, elles peuvent prendre des visages très différents – et plus ou moins rassurants... – selon les contextes.

Arnaud-Dominique Houte est professeur d'histoire contemporaine à Sorbonne-Université, membre du Centre d'histoire du XIXe siècle, cotitulaire de la chaire HiGeSeT (Histoire, Gendarmerie, Sécurité & Territoire[s]). Auteur d'une dizaine d'ouvrages, il a notamment publié Propriété défendue. La société française à l'épreuve du vol, paru chez Gallimard en 2021.

Citoyens policiers. Une autre histoire de la sécurité publique en France, de la garde nationale aux voisins vigilants est paru en 2024 aux éditions La Découverte.