Écho de presse

Ella Maillart, femme reporter et voyageuse de l'extrême

le 06/12/2021 par Pierre Ancery
le 29/08/2018 par Pierre Ancery - modifié le 06/12/2021
Ella Maillart embarquant ses bagages dans sa voiture en Iran, circa 1939 - source : WikiCommons

On a dit d'elle qu'elle était la « Jack London femme ». La Suisse Ella Maillart (1903-1997), voyageuse et écrivaine, a passé sa vie à explorer les régions les plus reculées d'Asie. La presse des années 1930 publia ses récits de voyage et fit d'elle une célébrité.

Elle fait partie, aux côtés d'Alexandra David-Néel [lire notre article] et d'Anne-Marie Schwarzenbach, des grandes écrivaines voyageuses du XXe siècle. Sa vie, la Genevoise Ella Maillart (1903-1997) l'aura en effet consacrée à l'aventure.

 

Pratiquant la voile et le ski à un haut niveau, la jeune femme est une sportive accomplie dès l'adolescence. Mais elle est attirée par l'inconnu : elle effectue un premier voyage en solitaire en Russie et en ramène un premier livre, Parmi la jeunesse russe (1932), un reportage plein de vie qui connaît un certain succès en Europe.

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Le livre est à peine paru qu'elle se lance dans une seconde aventure, parcourant seule l'Asie centrale, région alors mal connue des Occidentaux. Elle en tirera Des Monts célestes aux sables rouges, récit à l'occasion duquel la presse française s'intéresse à cette femme dont l'existence échappe totalement aux conventions de l'époque.

 

Le Petit Parisien la décrit en avril 1934 :

« Elle est née avec l'amour du risque, le mépris du confort : elle porte en elle un courage qui ce sait pas plier, même devant les situations les plus dures, sous les privations et les fatigues les plus atroces.

 

Elle est, de plus, humaine et curieuse des sentiments humains ; elle s'est débarrassée de ce dégoûtant sentiment de classe qui rend les hommes stupides et féroces.

 

Ella Maillart, j'imagine, vit mal dans notre civilisation : elle ne pense qu'à s'en échapper et c'est pour la fuir qu'elle a entrepris de visiter, sans argent, sans recommandations diplomatiques, en ne comptant que sur elle-même, les républiques soviétiques de l'Asie centrale, les contrées du Turkestan. »

Tandis que le magazine La Femme de France la rencontre, se livrant à un panégyrique typique de la presse féminine d'alors :

« Elle n'est fardée que par le froid, le soleil, le vent. Quel fard ! Il donne à la peau une couleur d'abricot bien mûr, sur le secret de laquelle tous les fabricants de produits de beauté pourraient bien se casser bec et ongles !

 

Là-dedans, des yeux vert clair qui regardent bien en face, le grand rire de dents saines, une allégresse répandue [...]. Tout ce qu'elle a tenté et réalisé, c'est à force de patience, d'ingéniosité, de ruse, et souvent de privations.

 

C'est trop facile de préparer une équipée lorsque le nerf de la guerre ne manque pas ! Mais lorsque la question matérielle devient une sorte d'acrobatie, lorsque la faim est à envisager, et tout ce qui s'ensuit, cela donne une valeur singulière à une randonnée : par là, Ella Maillart appartient à la noble lignée des grands vagabonds ! »

Ella Maillart, infatigable, se rend ensuite pour le compte du Petit Parisien au Mandchoukuo, colonie japonaise créée en Chine en 1932. Ses reportages sont publiés par le quotidien fin 1935, sous le titre « En Asie où guettent les maîtres de demain » : « Je suis ainsi faite que je veux toujours aller aux endroits qui semblent m'être interdits », écrit-elle en guise d'introduction.

Une audace qui lui vaudra quelques mésaventures, comme la fois où elle se fait violemment agresser par des soldats japonais dans un train, alors qu'elle souhaite traverser un wagon. Elle raconte cet épisode dans le numéro du 22 décembre :

« Pourquoi cette opposition inattendue ? Forte de mon droit de passage, je discute, arc-boutée contre un banc, lorsqu'une gifle sur la tête m'étourdit. Après un instant d'ébahissement, je secoue le coude du soldat tout en martelant des protestations courtes.

 

Ma réaction étonne, immobilise tout le monde. Mais une bourrade lancée dans mes côtes redonne le signal et les coups pleuvent : mon feutre tombe.

 

Mais, pire que tout, à ce moment terrifiant, c'est le spectacle d'une folie collective sur les visages mauvais tendus vers moi ; chaque trait exprime une haine implacable, venue de très loin, et que je n'oublierai jamais. »

Une épreuve qui ne l'empêche pas de poursuivre ses voyages. En 1935, elle se lance dans le plus périlleux de tous, celui qui lui vaudra une célébrité internationale : la traversée entière du nord de la Chine, de Pékin jusqu'au Cachemire, à cheval et à pied.

 

Un voyage clandestin de huit mois dans une zone sublime et désertique alors entièrement fermée aux étrangers, qu'elle effectue en compagnie du journaliste du Times Peter Fleming (frère de Ian, le créateur de James Bond).

 

Le Petit Parisien en publiera également le récit, long de treize épisodes, en 1936.

« Nous savons maintenant que chaque étape nous fera gagner un lieu plus civilisé que le précédent. Cette certitude est un sentiment tout nouveau pour nous et nous fait plaisir, car il faut bien le dire, c'est dans son fauteuil à la maison qu'on rêve d'aventures, mais non plus dès qu'on est parti sur une piste inconnue ! »

Le récit de cette incroyable équipée deviendra un livre, Oasis interdites, grand classique du récit de voyage, dont le contrepoint est Courrier de Tartarie, écrit par Fleming, qui raconte le même trajet. André Maurois en raconte la lecture dans Paris-Soir :

« La tradition sentimentale eût au moins exigé que Peter Fleming et Ella Maillart, voyageant seuls pendant six mois parmi des Chinois, des Thibétains, devinssent amoureux l'un de l'autre. Encore une fois, ce couple se refuse à toutes les conventions du genre [...].

 

Le beau est de voir, tout au long de l'histoire, comment cette candeur désarmée devient aussi désarmante. Des Européens menaçants ont été massacrés sur le même parcours. Mais cet homme et cette femme isolés, souriants, flegmatiques, et évidemment inoffensifs, ont triomphé de toutes les hostilités.

 

Une fois de plus on entrevoit, par cet exemple, le redoutable mécanisme qui transforme la crainte en cruauté. Parce que ces deux êtres ne pouvaient inspirer aucune frayeur, ils n'ont éveillé aucune méchanceté. »

Ella Maillart discutant avec des locaux lors de sa traversée de la Mongolie, Le Populaire, 1937 - source : RetroNews-BnF

Tandis que Le Populaire, sous la plume de Magdeleine Paz, se livre en 1937 à un éloge pour le moins appuyé  :

« Ce voyage que l'esprit n'ose pas concevoir (ce n'est pas seulement impuissance, c'est ignorance aussi), une jeune femme a osé le faire : elle est allée de Pékin au Cachemire (regardez la carte) en passant par Changchow, le Fleuve Jaune, Ioungkouan, Sian-Fou, Langchow, Sining, Koumboum, le Koukou Nor, la vallée du Boron Kol, les gorges de l'Altyn Tagh, Tchertchen, le désert de Takla Makane, Khotan (capitale de la Dounganie), Kachgar, le Pamir et l'Himalaya.

 

C'était fou, irréalisable, impossible, c'était provoquer le destin... Ella Maillart l'a fait. Elle a eu raison des déserts, des sommets, des glaciers, des sables, des princes, des généraux, des dictateurs, des dieux détenteurs de passeports. Cette impossible traversée, elle l'a accomplie de part en part. »

Et de conclure :

« À la voir, à la lire, on la sent bonne, simple, loyale, réfléchie, modeste, allègre et intrépide, on assiste à l'accomplissement d'un être libre, d'une âme avide, d'un caractère au dessin ferme, d'un cœur gonflé d'humanité, d'un esprit habité par le rêve de la grandeur et par le sens de l'éternel.

 

Est-ce que nous demandons autre chose aux femmes qui viendront après nous ? »

Ella Maillart voyagera encore dans toute l'Asie et le Moyen-Orient, s'initiant pendant cinq ans auprès des maîtres de sagesse indiens, gagnant sa vie comme guide culturel et publiant récits et recueils de photographies.

 

Elle s'adonna au vélo et au ski jusqu'à l'âge de 80 ans, et mourut à 94 dans sa demeure de Chandolin, en Suisse.