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L’élection des « Mariannes de Paris », égéries républicaines

le par - modifié le 16/09/2022
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Afin d’honorer la beauté féminine et surtout, de chanter les louanges de la République, dans l’entre-deux-guerres la ville de Paris élisait chaque année une représentante féminine, au nom sans équivoque : « Marianne ».

Le 7 juillet 1925, Le Petit Parisien interpelle ses lecteurs, ou plutôt ses lectrices, par ce titre accrocheur : « Qui veut être “Marianne de Paris” ? ». Un entrefilet précise le sens de cette question :

« Le comité d’initiative et des fêtes des grands boulevards a décidé, en vue de la fête nationale, de procéder à l’élection de la “Marianne de Paris”. Cette élection aura lieu demain 8 juillet, à 18h30, au théâtre des Folies-Dramatiques.

Les jeunes filles de dix-huit à vingt et un ans, de conduite exemplaire, habitant ou travaillant sur les grands boulevards ou à proximité, pourront être candidates sur présentation de leur bulletin de naissance. »

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Si l’initiative reste à ce stade, très locale, elle s’inscrit dans une longue tradition de concours et de défilés destinés aux jeunes filles : rosières élues dans les villages pour leur vertu, reines du lavoir ou des blanchisseuses, « catherinettes » employées dans la mode et la couture, qui défilent, le 25 novembre, avec d’excentriques chapeaux jaunes et verts, en hommage à Saint-Catherine, ou encore protectrice des célibataires.

En 1920 a également été lancé, par le journaliste et homme du monde Maurice de Waleffe, le concours de « la plus belle femme de France », –qui ne prendra son titre définitif de « miss France » qu’en 1927. S’il rencontre, déjà, un certain succès, il n’a pas encore acquis la même visibilité médiatique qu’aujourd’hui, et les initiatives pullulent – élection d’une « reine de l’Île-de-France », d’une « reine de Montmartre », de reines de différents villages et départements…

La « Marianne de Paris », elle, ne vise pas seulement à honorer la beauté féminine ou le savoir-faire professionnel : elle s’inscrit dans un long processus d’apprivoisement de la république, étudié par l’historien Maurice Agulhon. Personnage imaginé par la contre-révolution pour dénigrer la femme du peuple, misérable et dépenaillée – qui restera « la gueuse » des monarchistes –, Marianne s’est, au fil du temps, muée en allégorie positive, en prenant les traits d’une digne et vertueuse jeune fille combattant pour la justice et l’égalité.

Avec l’avènement de la IIIe république et la montée de l’antiparlementarisme, elle a retrouvé des traits plus ambivalents : tantôt fille légère symbolisant la corruption et les vices du personnel républicain, tantôt arrogante matrone incarnant la confiscation du pouvoir par une bourgeoisie affairiste. Mais elle n’en est pas moins un symbole omniprésent, que l’on peut voir dans la statutaire ou sur les timbres,  parée du bonnet phrygien et de la cocarde tricolore.

En bonne logique, l’élection de la « Marianne de Paris » se déroule dans le cadre des célébrations du 14 juillet, fête nationale depuis 1880. Maurice Agulhon rappelle à ce titre que, dès le dernier tiers du XIXe siècle, des communes avaient pris l’habitude de promener à cette occasion leur buste de Marianne. Les Mariannes de Paris, seront, elles, associées en chair et en os à plusieurs cérémonies, que détaille Le Petit Parisien du 7 juillet :

« Le 12 juillet, proclamation de la Marianne de Paris sur la place de la République, avec le concours de la fanfare.

Le 13 juillet, glorification, place de l’Opéra. Défilé sur les grands boulevards avec les trompettes de la garde républicaine et le concours des Fratellini.

Le 14 juillet, apothéose, place de la Concorde. »

Civique et républicaine, l’initiative est aussi placée sous le signe de la morale et de la vertu : outre que les jeunes candidates se doivent d’être, on l’a vu, « de conduite exemplaire », elles se verront confier une mission de charité : « Ces fêtes seront organisées au profit de l’Œuvre des gosses de Paris (orphelins et pupilles de la nation) » (ibid.). La midinette se penchant au chevet du « gamin de Paris », en somme… L’idéal républicain fusionne ici avec la mythologie fantasmée de la capitale.

Il n’est pas inutile de rappeler que cette louable intention de doter la République de traits juvéniles, populaires et féminins s’inscrit dans un contexte où la Française demeure une citoyenne de seconde zone : malgré une première tentative de la Chambre en 1919, le droit de vote ne lui a toujours pas été accordé, alors qu’il se répand dans les pays proches : les Finlandaises l’ont conquis dès 1906, les Norvégiennes en 1913, les Russes en 1917, les Allemandes et les Britanniques (de plus de trente ans) en 1918 et les Américaines, au niveau fédéral, en 1920.

Serait-ce la raison pour laquelle la limite d’âge du concours est fixée à 21 ans, majorité civique jusqu’en 1974 ? Au moins évite-t-on la contradiction embarrassante d’une Marianne interdite d’accès à l’isoloir...

Mais il vrai qu’existe un assez large consensus pour considérer que la femme n’a « pas vocation » à se mêler de politique : mère et compagne, elle incarne, représente, symbolise, à l’image de la statue de la République, inaugurée sur la place du même nom, le 14 juillet 1883.

Difficile de savoir si ces graves considérations politiques habitent le cerveau des jeunes filles qui participent à cette première édition du concours. C’est le 8 juillet, rapporte Le Petit Journal du lendemain, qu’a été élue la première « Marianne de Paris » : Mlle Alice Septfons, 20 ans, dactylographe au ministère des pensions, orpheline de guerre, cadette d’une famille de six ans enfants, demeurant 94 rue Championnet. Ses deux demoiselles d’honneur sont les « citoyennes » Paulette Gaounach, modiste et Camille Franchetteau, dactylographe.

On n’en saura pas beaucoup plus sur les conditions de leur élection – par le public des Folies-Dramatiques, apparemment – ni sur les critères de choix – y a-t-il eu défilé, discours, chansons, poèmes ? Un article du Petit Parisien indique seulement que les candidates étaient « nombreuses et jolies », et que Mlle Alice Septfonds est blonde.

Ce qui est sûr, c’est que les heureuses élues ne portent pas encore, ce jour-là, le bonnet phrygien et l’écharpe tricolore qu’elles arborent, le 13 juillet, sur un cliché du Petit Journal. Ce costume contribue à dignifier les jeunes garçonnes aux cheveux courts, qui incarnent autant l’hédonisme des « années folles » que l’austère tradition républicaine.

C’est peut-être ce qu’insinue ironiquement l’éditorialiste du Petit Journal André Billy dans un billet du 11 juillet, en soulignant le caractère à ses yeux très artificiel du nouveau concours, noyé au milieu de dizaines d’autres sur lesquels nous restons mal renseignés :

« Reine de France, reine de Paris, reine de l’Île-de-France… Et maintenant, voilà une Marianne de Paris qui se trouve être l’ancienne reine de Montmartre. On s’y perd.

Mais il paraît que toutes ces élections de reines, d’abeilles et de mariannes amusent quelques centaines de personnes. Elles ont, en outre, l’avantage de fournir aux journaux de jolies photographies, sans lesquelles nous serions réduits à ne publier jamais que des portraits de criminels ou de ministres… »

Plus que l’idéal civique, le journaliste flaire la récupération mercantile :

« Ces élections de reines dont on nous entretient à chaque instant, qu’est-ce donc que ça veut dire au fond ?

Et suffit-il pour les expliquer de dire que quelques centaines de commerçants détaillants et de cafetiers ont trouvé là un moyen qui en vaut un autre de faire marcher le commerce ? »

Le succès de ces concours s’expliquerait aussi par un nouveau culte de la jeunesse, découlant du drame de la Grande Guerre, avec le renfort du cinéma :

« Justement, ne parlions-nous pas hier, de cette sorte d’engouement, d’idolâtrie, qui s’est formée, à notre époque, en faveur de la jeunesse ?

La vogue des reines et des abeilles pourrait bien en être un des symptômes les plus significatifs. Mais ce n’est pas tout, et en cherchant bien, nous trouverions certainement d’autres explications.

Par exemple le cinéma n’a-t-il développé dans le public un certain cabotinage, un certain goût de l’exhibition, certaines prétentions plus ou moins justifiées à la photogénie ? »

Ce qui est sûr, c’est que l’emploi du temps de la nouvelle Marianne et de ses « citoyennes d’honneur » combine le civique et le profane. Le 12 juillet, en prélude à la fête nationale, elles ont participé à la fête du Xe arrondissement sur la place de la République, dans une atmosphère de fête foraine :

« Vers 5 h, à l’angle de la rue de Metz et du Faubourg-Saint-Denis, la Marianne de Montmartre, Mlle Alice Sepfond [sic] posa la couronne royale sur le front bouclé de la charmante reine du Faubourg-Saint-Denis. »

Le Matin du 14 juillet précise :

« La Marianne de Paris et les Marianne de la porte Saint-Martin et de la porte Saint-Denis, accompagnée de la reine de Paris et de leurs demoiselles d’honneur ont parcouru hier, précédées des trompettes de la garde républicaine, les grands boulevards en fête, après avoir été reçues à l’hôtel de Ville et avoir défilé devant l’Élysée ? »

Le Petit Parisien du même jour publie un cliché de ce gracieux cortège féminin en ajoutant :

« La citoyenne Alice Septfond, Marianne de Paris, a promené le charme de son sourire et l’incarnat de son bonnet phrygien à travers les rues de sa bonne ville.

On l’admira, on l’applaudit, tandis que, très simple et souriante, elle ne cessait de prodiguer. »

Elle était accompagnée d’une autre « reine », celle « de la beauté et des sports », en la personne de Suzy Leffond, ce qui tend à renforcer la confusion entre reine de beauté et symbole républicain. On retrouve les deux élues invitées, le 20 juillet, selon Paris-Soir, à la grande expo des arts décoratifs, qui a ouvert ses portes en avril, ou encore, selon L’Intransigeant du 22 juillet, reçue par les principales maisons de luxe de Paris :

« C’est ainsi que, revêtues des insignes somptueux de leur royauté éphémère, elles se sont rendues samedi en cortège officiel chez Marny.

Le célèbre bonnetier de la rue Tronchet leur a fait une brillante réception aux accords de son orchestre fameux et leur a offert les plus jolis bas de soie fabriqués en France tandis qu’un nombreux public élégant acclamait sympathiquement les belles souveraines. »

Si la visibilité médiatique de la Marianne décroît passé le temps de la fête nationale, on la retrouve tout de même, le 28 décembre 1925, dans les colonnes du Petit Journal, associée à l’élection de la « Muse du XIIIe arrondissement ».

Et l’initiative a suffisamment séduit, pour que cette élection se mue en rite annuel, qui va se complexifier au fil du temps : en 1926, sont élues au préalable des Mariannes d’arrondissement (voir L’Œuvre du 8 juillet 1926), tandis qu’en 1927 apparaît une « Marianne des États-Unis », choisie parmi les Américaines de la capitale (d’après L’Ère nouvelle du 16 juillet 1927).

En 1928, Le Journal mentionne une « Marianne de la presse », élue par les rédactions parisiennes. En 1929, c’est la « Marianne du music-hall » et la « Marianne des boulevards » que Paris Soir met en première page de son édition du 16 juillet. Bref, toute occasion semble prétexte à élire une Marianne – un article du Journal en date du 17 juillet 1927 évoque en vrac, « les Mariannes de la paix, de la concorde, des grands boulevards, de l’Arc-de-Triomphe, de France, de Corse, d’Alsace-Lorraine… ».

La Marianne de Paris, elle, suit un parcours désormais bien codifié : élection aux alentours du 10 juillet, participation à divers défilés et cortèges les 13 et 14 juillet, « apothéose », avec photo de groupe sur les marches de l’Opéra Garnier.

Elle est également associée aux cérémonies du 11 novembre, comme le signalent le Journal du 12 novembre 1926 et le Petit Parisien, du 13 novembre 1929 – avec l’élection supplémentaire d’une Marianne de la paix et d’une Marianne de la victoire… Et la mission de charité reste d’actualité, puisque Le Petit Journal du 14 juillet 1929 rappelle que les Mariannes sont allées distribuer des vêtements, jouets et friandises aux « gosses de Paris ».

Mais elles se doivent aussi d’incarner la « Parisienne », élégante et pétillante. Habillées par les grands magasins – selon L’Œuvre du 8 juillet 1926 – les Mariannes sont invitées à de multiples « vins d’honneur » et font la tournée des rédactions – celle du Petit Journal le 15 juillet 1926, du Journal le lendemain, du Petit Parisien le 7 juillet 1930… – pour le plus grand bonheur des photographes. Le 30 juillet 1926, c’est à un concours de danse, salle Wagram, qu’elles sont conviées, dans un curieux mélange de frénésie festive et de symbolique républicaine :

« Ce n’était, dans un décor très lumineux et parmi des jazz aux violentes sonorités que Mariannes coiffées de bonnets phrygiens, que Mimi Pinson, Cigalons, reines et fées.

Le bel aéropage pour sacrer une souveraine de la danse, faisant comme un rideau de clarté et de jeunesse derrière les membres du jury, graves et austères. »

En 1928, les Mariannes reçoivent un soutien prestigieux, celui de Mistinguett, alors au faîte de sa carrière : la vedette, rapporte le Le Petit Journal, du 1er juillet, a présidé à l’élection des vingt Marianne d’arrondissement, dans la salle des ingénieurs civils, rue Blanche, puis à celle de la Marianne de Paris :

« À une heure du matin, “Miss” a prononcé la suprême sentence : Mlle Dufresne, du 2e arrondissement, a été élue Marianne de Paris, Miss Dree Arnold, Marianne d’Amérique, et Vivianne Hortmann, Marianne du music-hall. »

« La Miss », selon Comœdia du 2 juillet, est enchantée de ses nouvelles fonctions et compose même une chanson, « La Marianne de Paris », sur une musique de Camille de Rhynal, avec ce joyeux couplet :

« Les Mariannes / les Mariannes de Paris / sont de charmantes petites ouvrières / on les voit aux fêtes populaires / où tous les cœurs républicains sont réunis / c’est la France en elles qu’on honore. »

Ainsi mise en musique, la Marianne de Paris devient un symbole consensuel et bon enfant, qui fait aussi l’objet, en 1934, d’un roman populaire éponyme. Mais elle retrouve parfois une dimension plus politique, comme en témoigne un article de L’Humanité, du 16 juillet 1936, qui évoque la visite des Mariannes au siège du journal, et leur rencontre avec les deux principaux dirigeants, Paul Vaillant-Couturier et Marcel Cachin :

« Au cours d’une fête de nuit organisée par le Comité des fêtes des Grands Boulevards, Mlle Ginett Botzinger, blonde linotypiste de 19 ans, a été élue “Marianne de Paris” pour l’année 1936.

Mlle Lucette Mallet, 21 ans, coiffeuse et Georgette Casnier, 19 ans, vendeuse, lui ont été adjointes comme demoiselle d’honneur.

Au lendemain de son élection, la charmante Marianne, accompagnée de ses deux demoiselles d’honneur, de sa famille et des organisateurs, est venue nous rendre visite à « L’Humanité », où une réception était organisée en son honneur. »

Dans le contexte du Front Populaire, il s’agissait clairement, pour le Parti communiste, de manifester une nouvelle volonté d’intégration républicaine, initiée depuis 1934. Dans celui des grève du printemps, il s’agissait aussi de rappeler le rôle qu’y avaient joué les « midinettes » des grands magasins et des maisons de couture, déjà mises en vedette par les grèves de 1917. Les femmes représentaient un important gisement de militantes et de voix électorales, pour un parti qui affichait de longue date sa fibre suffragiste.

La tradition de la « Marianne de Paris » perdure jusqu’en 1939, même si la lourdeur de l’actualité, cette année-là, relègue ce charmant rituel à l’arrière-plan – c’est la Marianne 1938, Mlle Renée Vitry, qui semble avoir été la dernière à avoir les honneurs des journaux, (L’Œuvre, 12 novembre 1938). Lorsque s’achève la guerre, c’est dans les urnes que les femmes pourront témoigner de leur intégration au régime républicain, même s’il faudra encore plusieurs décennies pour qu’elles entrent véritablement en politique.

« Un peu plus que rosière et un peu moins que miss, à la limite du folklore populaire et de la banalisation du régime républicain », selon la formule de Maurice Agulhon, la Marianne de Paris aura incarné un moment intermédiaire dans l’histoire des femmes en république, entre la convention de l’allégorie et l’incarnation du peuple.

Emmanuelle Retaillaud est maîtresse de conférence en histoire contemporaine à l'université de Tours et enseigne à Sciences Po Paris l'histoire de l'homosexualité dans le monde occidental. Elle vient de publier La Parisienne, histoire d'un mythe, du siècle des Lumières à nos jours (Le Seuil, 2020).

Pour en savoir plus :

Maurice Agulhon, Les métamorphoses de Marianne, l’imagerie et la symbolique républicaine de 1914 à nos jours, Paris, Flammarion, 2001

H.J. Magog, La Marianne de Paris, Paris, Arthème Fayard, 1934