Chronique

11 novembre 1920 : Le cœur de Gambetta entre au Panthéon

le 14/11/2021 par Emma Papadacci
le 09/11/2021 par Emma Papadacci - modifié le 14/11/2021
Un soldat français transportant le cœur de Léon Gambetta, Le Matin, 1920 – source : RetroNews-BnF
Un soldat français transportant le cœur de Léon Gambetta, Le Matin, 1920 – source : RetroNews-BnF

En vue de célébrer les deux ans de l’armistice de la Grande Guerre, l’État décide d’inhumer un « soldat inconnu » tombé pour la patrie au Panthéon. Dans le même cortège, les viscères du héros républicain Léon Gambetta sont rapatriés dans l’antre des « grands hommes ».

Au début du mois de novembre 1920, la France décide d’inhumer, le 11 novembre, un « soldat inconnu » de la Première Guerre mondiale, un anonyme qui représenterait alors tous les Français morts pour la Patrie. Or, cette date coïncide précisément avec un événement déjà programmé : l’entrée de Gambetta – ou plus exactement, de son cœur – au Panthéon, pour commémorer le cinquantenaire de la IIIe République.

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L’idée d’inhumer un soldat inconnu était apparue tôt, dès la sortie de guerre avec deux propositions de loi, l’une en 1918, l’autre en 1919 : le Panthéon était alors le lieu tout désigné.

C’est la presse, et plus précisément Le Journal, par l’intermédiaire du journaliste Henry Vidal, qui est, en 1919, à l’initiative du projet. A partir du 14 septembre 1919, Le Journal se fait le principal vecteur de diffusion de cette information parmi la société française. Ce quotidien qui tire à plus d’un million d’exemplaires en 1913, défend le principe de l’inhumation du Soldat inconnu au Panthéon.

« J’ai souhaité posséder, ne serait-ce qu’une heure, le don d’entraînement, le don subtil de la persuasion, pour y associer tout le peuple de France, et qu’ensuite le vœu de ce peuple de France, irrésistible comme les saisons, fasse qu’au Panthéon soient déposés les ossements d’un héros ignoré, au nom de tous les morts tombés pour la Patrie. »

A travers les paroles de ce journaliste, c’est le lien entre la guerre et la nation qui apparait, et plus encore entre les morts de la Grande Guerre et la République.

Dès le lendemain, les réactions, multiples et diverses, sont relayées par la presse et surtout, toujours, par Le Journal. Le Journal met en avant les opinions enthousiastes mais ne peut cacher les désaccords qui apparaissent également. « De très nombreuses lettres approuvent le vœu sacré qui est soumis au Parlement » peut-on lire alors, mais on note également des éléments tels que « S. E. le cardinal Amette a refusé son consentement au projet que nous soutenons ».

En effet, si tous sont favorables à l’idée d’un soldat inconnu de la Grande Guerre commémoré le 11 novembre, le Panthéon comme lieu d’inhumation fait l’objet de très vives controverses. Les refus viennent surtout de la droite conservatrice.

« Le soldat inconnu dont vous voudriez faire porter les restes au Panthéon pourrait être un soldat catholique, et il ne serait pas conforme aux sentiments d’un soldat catholique ni de sa famille que sa dépouille fût portée dans une église désaffectée et dans une cérémonie qui ne pourrait avoir aucun caractère religieux. »

L’Action française, symbole de la presse anti-républicaine, conservatrice et nationaliste reprend le 16 septembre l’argumentation du cardinal Amette et ajoute :

« Les catholiques n’ont pas le droit d’oublier dans quelles conditions le Panthéon a été enlevé au culte. »

La droite conservatrice, dont la voix est portée entre autres par L’Action française, met en avant l’Arc de Triomphe comme lieu idéal pour accueillir le Soldat inconnu. L’Arc de Triomphe symbolise la gloire, l’honneur et les hauts-faits militaires : il semble alors pour une certaine partie de la population bien plus approprié que le Panthéon, monument de la République et de ses grands hommes.

A ces polémiques s’ajoute le fait qu’on ait choisi une même date pour fêter Gambetta et le Soldat inconnu. Côte à côte, on célèbre le héros de 1870, le grand républicain avec les héros sacrifiés de la Grande Guerre.

Finalement la décision est prise : le cœur de Gambetta et le corps du Soldat inconnu ne reposeront pas au même endroit mais on conserve bien un jour unique : le 11 novembre.

Le lien entre Grande Guerre et République est ainsi maintenu tout le long du parcours. Le cœur de Gambetta doit reposer au Panthéon et le corps du Soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe. Le 10 novembre au soir, le cœur de Gambetta et le corps du Soldat inconnu attendent ensemble place Denfert-Rochereau, sous le Lion de Belfort, symbole de la guerre de 1870. Le Lion de Belfort, réalisé par le sculpteur Bartholdi, représente en effet la résistance de la ville de Belfort, assiégée par les Prussiens pendant la guerre : ce n’est donc pas par hasard que la place Denfert-Rochereau a été choisie. Le Lion de Belfort a été inauguré en septembre 1880 comme on peut le lire dans La Lanterne.

« Le Lion de Belfort à Paris […]. Rien ne saurait traduire l’expression de souveraine noblesse, de majestueuse grandeur et d’intrépidité redoutable, que l’artiste a su donner au glorieux symbole de la patrie française en 1870.

Oui, c’est bien là la France, telle que la comprend chacun de nous, la France toujours grande, toujours forte, malgré ses revers passagers ; vaincue, mais non abattue ! »

C’est donc une veillée funèbre qui réunit le soir du 10 novembre, sous le regard du Lion de Belfort, le corps du Soldat inconnu venu de Verdun et le cœur de Gambetta. Le 11 novembre 1920, Le Matin revient sur l’arrivée du corps du Soldat inconnu, par le train de minuit quinze à la gare de Denfert-Rochereau.

« La bière du sapin apparaît, que six jeunes soldats supportent, elle est toute simple et toute nue – terriblement nue et simple. Des commandements brefs, des couronnes qu’on porte, des couronnes qu’on élève au-dessus des têtes devant la chambre funéraire.

Et c’est tout. »

Le cœur de Gambetta enfermé dans son coffret est lui déjà arrivé, à 23 heures de la villa des Jardies où il reposait, sous la protection d’un poilu. Le Matin relate le transport du cœur de Gambetta à Paris avec en Une, une photographie hautement symbolique d’un poilu tenant dans ses bras le coffret contenant le cœur de Gambetta.

« Un soldat de la grande guerre emporte de la chambre où mourut Gambetta aux Jardies le coffret qui renferme le cœur du tribun […].

A la tête du lit, une immense couronne, avec cette inscription émouvante : ‘A Léon Gambetta, les Alsaciens-Lorrains reconnaissants, 1918’. […]

Voilà que sur un signe, deux jeunes soldats de la grande guerre s’approchent du lit et enlèvent avec précaution le cœur de Gambetta. »

On se demande pourquoi ce n’est pas le corps de Gambetta qui est inhumé mais bien son cœur : l’histoire remonte à la mort de Gambetta, le 31 décembre 1882. Il est blessé, de façon mystérieuse, depuis la fin novembre et les journalistes ne savent que faire de l’information : la diffuser, l’occulter ? A l’annonce de la mort de Gambetta, les hypothèses sont nombreuses sur les causes de sa mort, les liens ou non avec cette blessure ou encore les possibles circonstances aggravantes…

« M. Paul Gibier, interne des hôpitaux, a procédé à l’ouverture du thorax ; à l’aide d’une scie à chaînette, il a scié les côtes sur la paroi gauche du tronc. Puis la paroi supérieure de la cage thoracique a été renversée de droite à gauche.

MM. Brouardel et Cornil ont alors extrait les viscères de la cage thoracique ; leurs confrères ont pesé le foie, la rate, les reins, le cœur. »

Devant toutes ces interrogations, le corps de Gambetta est ainsi autopsié comme le raconte Le Petit Parisien du 5 janvier 1883. Le cœur est prélevé du corps et placé dans un coffret où il repose dans la villa des Jardies jusqu’à son arrivée le 10 novembre 1920 sur la place Denfert-Rochereau…

C’est ainsi que le lendemain, le 11 novembre 1920, le cœur de Gambetta et le corps du Soldat inconnu partent tous deux en un même cortège pour le Panthéon. Au Panthéon, le cortège s’arrête et Alexandre Millerand, président de la République, prononce un discours en l’honneur de Gambetta, du Soldat inconnu et de la République.

Une fois le discours et la cérémonie au Panthéon terminés, le cœur de Gambetta qui doit reposer au Panthéon n’y reste pas pour autant ! Au contraire, il repart pour accompagner le Soldat inconnu à l’Arc de Triomphe !

Tout le long du parcours, le Soldat inconnu et le cœur de Gambetta sont accompagnés par le Président de la République, les membres du gouvernement ou encore les trois maréchaux de France et les sous-officiers, des mutilés de guerre mais également une importante foule détaillée dans la présentation faite dans le Mémorial de la Loire et de la Haute-Loire du 12 novembre 1920.

Surtout on peut lire dans cet article la citation suivante : « Viennent ensuite les personnages figurant la famille du soldat inconnu ». En effet, tout au long de la journée, une famille fictive entoure le cercueil. Cette famille est composée d’une mère, d’un père, d’une veuve et d’un orphelin. Tout comme le Soldat inconnu doit représenter tous les soldats morts, la famille fictive représente toutes les familles endeuillées. Chacun doit pouvoir se reconnaître.

Le cortège arrive enfin à l’Arc de Triomphe où le Soldat inconnu est déposé. Le Soldat inconnu est alors célébré à l’Arc de Triomphe.

Deux photographies, l’une du Panthéon, l’autre de l’Arc de Triomphe, forment ainsi la Une de L’Excelsior du 12 novembre 1920 (voir ci-dessus).

Surtout le journal relate toute la journée du 11 novembre et en particulier le parcours du cortège à l’aide d’un reportage photographique retraçant chaque étape.

En même temps, une autre cérémonie a lieu, à Londres pour le Soldat inconnu britannique, un tommy inhumé à Westminster Abbey le même jour, le 11 novembre 1920. Le journal Le Matin, du 12 novembre 1920 revient alors sur la cérémonie britannique.

En France, la cérémonie a donc lieu à l’Arc de Triomphe, où le Soldat inconnu ne sera enseveli qu’au mois de janvier 1921. La République est célébrée et la « revanche » de 1870 accomplie. Le cœur de Gambetta, lui, ne repartira que plus tard dans la journée, seul, en direction du Panthéon.

Emma Papadacci est doctorante au Centre d’Histoire de Sciences Po, où elle prépare une thèse sur les politiques éducatives et pratiques scolaires à l'épreuve de la Grande Guerre.