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Une nouvelle LVF ? Les volontaires français de la guerre de Corée

le par - modifié le 08/09/2022
le par - modifié le 08/09/2022

En réaction à l’offensive communiste dans la péninsule de Corée, un petit groupe de Français jeunes et inexpérimentés se mobilise, à l’unisson de l’ONU, en vue d’aider l’armée américaine. La presse communiste demande que l’on stoppe immédiatement cette manœuvre « impérialiste ».

Cinq ans à peine après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Alliés sont de nouveau en guerre, sous l’égide de l’ONU cette fois et en Corée. Dans ce pays réduit au statut de colonie depuis 1910 par l’impérialisme japonais, la libération entreprise en août 1945 s’est achevée par une partition du pays entre Soviétiques au nord et Alliés au sud, le long du 38e parallèle. La tenue d’élections libres organisées par l’ONU est rendue impossible et, en 1948, deux républiques rivales étaient intronisées, deux Corées irréconciliables, progénitures monstrueuses de la  guerre froide qui saisissait le globe.

La guerre « chaude » commence quant à elle le 25 juin 1950 par une formidable offensive des armées nord-coréennes qui s’enfoncent profondément dans la péninsule. Devant la déroute des armées sud-coréennes, les États-Unis profitent du boycott soviétique au conseil permanent de l’Organisation des Nations unies pour faire adopter deux jours plus tard une résolution condamnant l'agression et envoient des troupes sur place.

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La résolution 83 fut suivie d’une autre octroyant aux États-Unis le commandement d'une force d’intervention onusienne, avec la participation militaire de seize pays membres, dont la France.

En août 1950, la situation des armées sud-coréennes et onusiennes est critique. Seule une poche réduite au quart sud-est de la péninsule résiste, autour de la ville portuaire de Pusan.

Il n’y a alors pas de « casques bleus », qui ne feront leur apparition que lors de l’affaire de Suez en 1956, justement sur les enseignements de la guerre de Corée.  En juillet, le secrétaire général de l’ONU, Trygve Lie, envisage la création d’une « légion internationale » mais la proposition  rencontre un certain scepticisme chez les États membres qui lui opposent des arguments que La Bourgogne républicaine énumère pour ses lecteurs.

L’Aube rapporte cependant que, si l’urgence de la situation en Corée semble exclure cette solution, le projet demeure de doter l’Organisation d’un instrument coercitif :

« Les hauts fonctionnaires du secrétariat de l’ONU continuent à examiner, entre autres problèmes, la possibilité de recruter une légion internationale de volontaires qui pourrait être utilisée, soit en Corée, soit sur tout autre théâtre d’opérations si les Nations Unies devaient exercer ailleurs, ultérieurement, des sanctions militaires. »

Au-delà de la capacité militaire de l’ONU, il s’agissait de faire la démonstration d’une unanimité pour défendre la Corée du Sud, avec la légitimité octroyée par la résolution.

Cependant, le représentant de la France au Conseil de sécurité assure l’ONU du soutien de la France, mais déclare qu’il n’est « pas possible de fournir une aide militaire » car la France poursuit « depuis plus de trois ans un dur combat dans cette même partie du monde pour une cause analogue » et ne saurait distraire ses forces sur un autre front. Dès lors, la presse française s’interroge : va-t-on vers la formation de brigades internationales pour la Corée ?

En Australie ou en Grande-Bretagne, des volontaires se pressent dans les légations américaines où leurs offres sont cependant déclinées. En Colombie et en Afrique du Sud, il est question d’organiser des légions nationales de volontaires pour la Corée, rapporte Paris-presse, L’Intransigeant.

De l’autre côté, des rumeurs de similaires « volontaires », corroborées par l’agence de presse soviétique Tass, inquiètent sur une prochaine intervention dissimulée de l’URSS dans le conflit. De fait, la RDA appelle à la formation de nouvelles Brigades internationales, pour combattre aux côtés de la Corée du Nord. Le bloc de l’Est se mobilise, et la Hongrie offre un train-hôpital.

En France, La Vie Ouvrière, organe de la CGT, compare sans complexe le secours de l’armée chinoise aux Nord-Coréens au geste de Lafayette :

« C’est si vrai que l’exemple de La Fayette et celui, immortel, des Brigades internationales, en Espagne, ne vivant que dans le cœur des peuples, se retrouve chez les fils de l’immense Chine qui s’enrôlent et viennent au secours de leurs frères coréens bestialement attaqués. »

L’Humanité aussi parle de volontaires, mais il s’agit des jeunes nord-coréens qui, d’après le quotidien communiste, s’ajoutent aux troupes régulières qui filent vers le sud :

« Le train s’arrête dans toutes les gares, fait des stations dans la campagne au milieu des rizières d’un vert ardent et d’une foule de vêtements blancs qui encombrent les embarcadères.

Des dizaines de volontaires s’engouffrent dans les wagons. C’est incroyable ce que peut contenir un wagon de jeunes voulant aller se battre contre l’agresseur impérialiste ! »

Dans le camp occidental, si la plupart des troupes envoyées en Corée sont américaines, la Grande-Bretagne dépêche plusieurs régiments tandis que la Belgique, le Luxembourg, la Grèce comme la Turquie ou la Thaïlande, envoient également des renforts.

D’après L’Aurore, dès que la résolution onusienne fut connue, des volontaires français se seraient présentés à l’ambassade des Etats-Unis. On leur répondit naturellement que leur engagement n’était pas possible, du fait de l’absence d’une Légion étrangère. D’autres se mirent à la disposition des bureaux militaires français, mais « rien n'était prévu pour des hommes qui limitaient leur ambition de se battre à un seul théâtre d’opérations », à savoir la Corée, et non pas ailleurs.

Malgré tout, le 20 juillet 1950, le journal Combat annonçait l’ouverture prochaine d’un bureau de recrutement pour enregistrer les volontaires qui souhaitent partir combattre.  D’autre part, le journal croit savoir que 15 000 volontaires se seraient fait connaitre auprès de la légation de Corée du Sud en France.

La décision est prise fin août par le Conseil des ministres, dirigé alors par René Pleven. Les forces d’actives ne permettaient pas l’envoi d’une unité régulière, tandis que l’Indochine occupait toute l’attention de Paris. La solution trouvée par l’Etat-major consiste en un « bataillon de marche », une unité provisoire et autonome, composée de 1 000 volontaires français.

Les conditions pour s’engager comme volontaire figurent dans la plupart des titres de la presse régionale : il faut avoir effectué ses obligations militaires, être âgé de 23 à 30 ans, 40 pour les officiers ; et s’engager pour la durée de la guerre. Mais l’envoi d’une troupe inexpérimentée pouvait légitiment susciter bien des inquiétudes.

La presse française est dubitative. Si L’Aube parle « d’éléments aguerris », d’autres se demandent quel pourrait être l’intérêt de cette toute petite formation composée de civils au milieu de l’énorme corps expéditionnaire américain ? D’ailleurs, ses derniers ne viennent-il pas de repousser l’offre des Pays-Bas qui mettaient à disposition de l’ONU une brigade de 3 000 soldats bataves ?

De fait, les volontaires affluent.  Fin octobre, 1 017 volontaires ont été réunis. Les officiers et la moitié de l’encadrement étaient issus de l’armée d’active, par détachement. La troupe était aux trois-quarts composés de civils, dont la moitié avait combattu durant la dernière guerre.

C’est un officier prestigieux qui est placé à la tête du bataillon, le général Raoul Magrin-Vernerey, plus connu sous le pseudonyme de « Montclar », qui combattit en Norvège, à Narvik, en 1940, avant de rejoindre la France Libre parmi les premiers.

Accaparée par la guerre en Indochine, la participation française se limite donc à l’envoi d’un bâtiment de guerre et du « bataillon de Corée », le bataillon de volontaires français sous l’égide de l'ONU. L’Aube rappelle que le petit détachement français s’inscrit dans un vaste déploiement international  ; il s’agit cependant du premier déploiement militaire français hors de l’Empire depuis 1940.

Les volontaires quittent leur caserne mancelle le 24 octobre et s’apprêtent à rejoindre Marseille pour embarquer pour la Corée. C’est dans la cité phocéenne que les attend leur première bataille. Elle est française, politique et parlementaire.

Car, pour la gauche communiste, il s’agit « d’envoyer un contingent de troupes terrestres françaises pour participer aux côtés des Américains à l’agression contre le peuple de Corée ».

À Marseille, le bataillon de volontaires et son matériel doivent prendre place dans les transports Pasteur et Athos. Mais la CGT s’oppose à tout transbordement et accuse la centrale rivale Force Ouvrière d’avoir recruté pour l’occasion « une poignée de dockers F.O. appartenant aux fameuses équipes de choc de l’Internationale Jaune ». Le quotidien communiste Ce soir signale que :

« La CGT et douze organisations démocratiques ont appelé tous les travailleurs et la population à une journée d’action contre le départ de ce millier d'hommes de la nouvelle LVF. »

Et, non sans un certain expressionnisme, l’auteur de l’article relève que l’embarquement des volontaires s’opère tandis que « non loin de là, on aperçoit la silhouette grise et menaçante du croiseur américain Albany, qui pointe vers les quais ses canons lourds ».

En France comme ailleurs, la guerre de Corée constitue alors, comme la guerre d’Espagne hier, une véritable catharsis, disloquant des opinions publiques chauffées à blanc par un barrage roulant de propagande. Chacun s’affaire à démontrer que la guerre de Corée est la preuve incontestable de l’agressivité soviétique, comme pour La Bourgogne républicaine :

Ou bien, tout au contraire, comme l’illustration de l’impérialisme américain, pour le mensuel communiste Démocratie Nouvelle.

Dès le lendemain de l’offensive de la Corée du Nord, L’Humanité avait, à la suite du Bureau politique du Parti communiste, immédiatement dénoncé « l’agression des troupes de la Corée du Sud » avant de célébrer la « libération » de la péninsule et la déroute des « fantoches de Washington ».

Le correspondant de L’Humanité en Corée (du Nord) enjoint le président du Conseil français de ne pas donner suite au mandat onusien en envoyant des troupes sur place.

« Croyez-vous, monsieur Pleven, que votre gloire sera grandie du fait que l’histoire enregistrera que vous et vos ministres êtes devenus les complices des assassins américains du type hitlérien en Corée ? »

Pensant flétrir le général Monclar, les communistes l’accusent de ne pas « être français » et d’être un « agent double » (il est né à Budapest) et, parachevant la calomnie, affirment qu’il fut au service de Vichy avant de rejoindre Londres en 1943 (Monclar a rallié la France Libre le 21 juin 1940…).

Enfin, le bataillon de volontaires français pour la Corée n’est autre qu’une « nouvelle LVF », composée de « fascistes et de tueurs ».

Provoqué en duel par Monclar, le calomniateur déclina l’offre et, bien que relaxé en correctionnelle l’année suivante, il fut cependant rayé des cadres de réserve de l’armée.

Face à l’offensive médiatique communiste, Force Ouvrière hausse le ton et dénonce les protestations hypocrites d’un parti lui-même aux ordres de Moscou. Et, fatalement, un groupe de volontaires met à sac en décembre 1951 les locaux marseillais d’une cellule communiste ; « Juste colère » titre alors L’Évènement.

Arrivés en Corée par le port de Pusan en novembre 1950, les Français sont encore à l’entraînement lorsque la guerre de Corée change brusquement de dimension. En novembre 1950, une cinquantaine de divisions chinoises passent à l’attaque et bousculent le corps expéditionnaire onusien ; le Xe corps américain doit rembarquer en catastrophe.

Dans un froid polaire, en position à l’est de Séoul, le bataillon français est engagé en janvier, pour protéger la retraite générale.

Affecté à une unité américaine prestigieuse, la 2e division Indianhead, le comportement au feu des volontaires français fit l’admiration de l'État-Major américain, selon la Revue de défense nationale. Mais les pertes françaises sont lourdes et en mars 1951 le général Monclar rentre en France pour demander des renforts.

Le Parti communiste ne désarme pourtant pas. En décembre 1951, il accuse le gouvernement d’envoyer en Corée des « volontaires involontaires » pour remplacer les pertes, en substance des militaires désignés d’office pour ce front.

Il n’y aura pas d’autres bataillons pour la Corée. Entretemps, la France a subi une défaite catastrophique à Cao Bang en Indochine. On se contente de remplacer les pertes ; 3 500 volontaires français se succèdent dans le bataillon qui ne tarde pas à se tailler une solide réputation en Corée. À la fin de l’année 1951, les volontaires français participent à la grande bataille du mont Crèvecœur, écrivant une page légendaire du bataillon.

En tenant compte des remplacements, environ 3 500 volontaires français auront combattu en Corée avant la signature de l’armistice le 27 juillet 1953 entre l’ONU et la République populaire de Corée. 269 Français sont morts en Corée, une dizaine furent faits prisonniers par les armées chinoises.

Dans les colonnes de L’Intransigeant, un volontaire français publie régulièrement des nouvelles de ses camarades. Il se fera ensuite un grand nom parmi les reporters de guerre : Jean Lartéguy.

 

Depuis son lit d’hôpital à Tokyo où il soigne ses blessures, le futur écrivain du monde disparu des soldats perdus croque le portrait de ses camarades volontaires des tranchées de Corée :

« La voix se tut un instant et reprit :

— Qu'est-ce qu’on est venu faire là, qu’est-ce que je suis venu y faire moi surtout ?

Un nouveau silence.

— Mes parents ont de la terre en Normandie, et chez moi la terre est généreuse pour ceux qui la travaillent. Elle est grasse. Et les pommiers en automne, les pommiers qui plient sous leurs pommes ! Il faut les étayer pour qu’ils ne cassent pas. Mais je suis ici, dans ce pays du diable où rien ne pousse, à crever de froid, de faim, de peur sur ces montagnes qui sont chaque fois plus hautes, plus difficiles à prendre.

— Personne ne t’a forcé à venir.

— Non, comme personne n’a obligé mon père après la grande guerre. À aller se battre en Syrie, mon grand-père, à attraper la malaria en Indochine et à perdre un bras à Madagascar. Les aventures idiotes dans les pays du bout du monde nous ont toujours attirés. On raconte que les anciens de chez nous ne faisaient pas autrement et que dans toutes les guerres il y avait du Normand. Je dois avoir ça dans le sang.

Ça va encore être dur cette nuit. »

Édouard Sill est docteur en histoire, spécialiste de l'entre-deux-guerres, notamment de la guerre d’Espagne et de ses conséquences internationales. Il est chercheur associé au Centre d’Histoire Sociale des Mondes Contemporains.