Chronique

Messes, cortèges et protocole humiliant : le vrai début des États généraux le 4 mai 1789

le 06/06/2020 par Jean-Clément Martin
le 03/05/2019 par Jean-Clément Martin - modifié le 06/06/2020

4 mai 1789, la grande messe et procession d'ouverture des états généraux a lieu en présence du roi. La Gazette relate cet épisode fastueux où la hiérarchie entre les Trois Ordres se fait humiliante pour les députés du Tiers.

Cycle : les prémices de la Révolution

Il y a 230 ans, les prémices de la Révolution Française

Avec Guillaume Mazeau et un collège de spécialistes de la période, retrouvez une série d’articles pour tracer une autre chronologie de l’histoire de la Révolution.

Découvrir l'intégralité du cycle

Quiconque a gardé des souvenirs de sa scolarité risque d’avoir bien des surprises. La première vient simplement de la date de l’événement. Certes la première réunion politique eut bien lieu, le 5 mai 1789, dans la grande salle aménagée à Versailles, mais il s’agissait d’un mardi, puisque la veille, le lundi 4 donc, avait eu lieu la messe du Saint-Esprit avec l’ensemble des députés présents. Bien entendu, la famille royale avait assisté, le dimanche 3, à la messe dominicale. La cérémonie du 4 ouvre donc les États généraux après une procession solennelle dans l’adoration du Saint-Sacrement.

« La procession générale & la Messe solennelle, dont le Roi a voulu que l’ouverture des États-généraux fût précédée, ont eu lieu le 4 de ce mois. Le lendemain, Sa Majesté a ouvert les États-généraux. Les détails de ces deux augustes cérémonies se trouveront dans la prochaine Gazette. »

La date du 5 mai 1789 qui est retenue par la quasi-totalité des ouvrages qui traitent de la période n’est entrée dans l’histoire qu’en 1880 lorsque les républicains de la IIIe République cherchèrent des dates susceptibles d’être commémorées. Ils retinrent le 14 juillet, écartèrent le 10 août, et fixèrent le 5 mai, jour sans messe !

Ils oublièrent aussi que le sermon donné par l’évêque La Fare avait pris à partie les réformateurs trop avancés et les dépenses exagérées de la Cour. Cela n’en fait pas pour autant le début de la soi-disant Révolution.

C’est la deuxième surprise. Cortèges, messes, réunion, tout est ordonné selon une étiquette rigoureuse et un protocole incroyable, dans une profusion de distinctions.

« Les Députés des trois ordres se sont assemblés, ce jour, dans l'Église de la paroisse Notre-Dame. Le Roi s’y est rendu vers les dix heures & demie du matin, dans sa voiture de cérémonie, précédé de détachemens (sic) de ses Gardes-du-Corps & du Vol du Cabinet, commandé par le Chevalier de Forget, commandant-général des Fauconneries du Cabinet du Roi.

Sa Majesté étoit accompagnée, dans sa voiture, de Monsieur, de Monseigneur Comte d’Artois, de Monseigneur le Duc d’Angoulême, de Monseigneur le Duc de Berry & du Duc de Chartres. Le Prince de Condé, le Duc de Bourbon, le Duc d’Enghien & le Prince de Conti, s’étoient rendus d’avance à l’Église, & ont reçu Sa Majesté à la descente de son carrosse. »

La suite des Grands encadrant le roi et la reine est impressionnante, sans parler des corps constitués et des gardes qui témoignent de la puissance monarchique et de sa superbe. Il est difficile de voir là l’illustration de la fameuse « crise de l’ancien régime » ! En mai 1789, la monarchie n’est pas morte et il suffit de lire les cahiers de doléances, qui commencent par des remerciements, au roi pour achever de s’en convaincre.

La troisième surprise est apportée par l’attention portée aux députés du Tiers. On voit enfin la confirmation de ce que l’on sait : l’humiliation des roturiers. Tout y est : l’habit noir, la présentation en masse au roi dans la « Chambre » et non dans le « Cabinet » plus intime, l’organisation de la procession, le Tiers en tête, loin du roi donc.

« Les Ordres du Clergé & de la Noblesse ont été reçus dans le Cabinet, & l’Ordre du Tiers dans la Chambre de Sa Majesté. »

« Le costume de cérémonie des députés des trois ordres est le suivant :  [...]

Les députés du tiers-état porteront habit, veste et culotte de drap noir, bas noirs, avec un manteau court de soie ou de voile, tel que les personnes de robe sont dans l’usage de le porter à la cour [...]. »

Sur cette présentation des habits de cérémonie, Le Moniteur universel du 6 au 14 mai ajoute, à propos du ressentiment des députés du Tiers :

« M. de Mirabeau, en parlant de ces costumes dans sa première lettre à ses commettans, y a inséré, à ce sujet, une lettre de M. Salaville, que beaucoup de personnes trouvent hardie, mais qui contient des principes utiles à publier dans les circonstances.

 

“Je crois, Monsieur, que la distinction des costumes donnés aux députés des différens (sic) ordres, a été généralement désapprouvée ; mais tout le monde n’est pas à même d’en sentir les conséquences politiques : la plupart n’y voient qu’une humiliation pour les députés des communes [...]. Mais comment ne réfléchit-on pas que prescrire un costume, quel qu’il soit, aux membres du corps législatif, présidé par le monarque, et par conséquent du pouvoir souverain, c’est soumettre les dépositaires de ce pouvoir à l’absurde et ridicule législature d’un maître de cérémonie ?"  »

Costume de cérémonie de Messieurs les deputés des 3 ordres aux États généraux : Clergé, Noblesse, Tiers-Etat - source : Gallica-BnF

La notation est faite aussi du tumulte et de la gêne provoqués par l’entrée compliquée dans l’hôtel des Menus Plaisirs le 5. Les députés doivent attendre dans un corridor encombré d’être appelés les uns après les autres. Même s’il en manquait plusieurs centaines sur les 1 200 prévus, on peut saisir leur irritation, que la presse fait sentir.

« Pendant le tems (sic) que dura cet appel, une partie des députés resta pressée dans un corridor étroit et obscur, ce qui contribua à augmenter la confusion de cette formalité fatigante.

Plusieurs députés protestaient contre l’appel de leur bailliage, attendu que leur tour avait été avancé ou reculé, et refusaient de se placer. Ces réclamations prolongèrent la durée de ces préliminaires fastidieux. »

Et là, on voit le début de l’engrenage. Le duc d’Orléans qui entre sous les vivats, se démarque du reste de la famille royale, confirmant sa position d’opposant, de rival potentiel, éventuellement de régent.

« L’on appelle la bailliage de Villers-Cotterets ; le député du clergé est un curé à portion congrue ; le député de la noblesse est Mgr. le duc d’Orléans. le curé voulût faire entrer Mgr. le duc d’Orléans avant lui. Celui-ci refusa ; à peine parut-il dans la salle, qu’elle retentit d’applaudissemens (sic) et de cris vive Mgr. le duc d’Orléans. »

Quatre ans plus tard, il votera la mort de son cousin. Celui-ci, le roi, Louis XVI se félicite de l’ouverture des États généraux mais il manifeste immédiatement des réserves contre des tentations trop grandes de réformes.

« Bientôt le roi paraît ; les applaudissemens (sic) les plus vifs se font entendre [...]. On remarque que ses regards se promènent avec un air satisfait sur la réunion imposante des députés du royaume.  [...]
“Messieurs, ce jour que mon coeur attendait depuis long-tems (sic) est enfin arrivé, et je me vois entouré des représentans (sic) de la Nation à laquelle je me fais gloire de commander. [...]

Une inquiétude générale, un désir exagéré d’innovations, se sont emparés des esprits, et finiraient par égarer totalement les opinions, si on ne se hâtait de les fixer par une réunion d’avis sages et modérés.

C’est dans cette confiance, Messieurs, que je vous ai rassemblés [...].” »

Si ce n’est pas la Révolution, ni même une révolte, c’est le début de cette perte de contrôle de l’État qui ira de mal en pis jusqu’à la vraie révolution du 10 août 1792.

 

Jean-Clément Martin est historien professeur honoraire Université Paris 1, et ancien directeur de l'Institut d'Histoire de la Révolution Française.