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1773 : Parmentier traque les punaises de lit

le 24/10/2023 par Antoine Parmentier
le 16/10/2023 par Antoine Parmentier - modifié le 24/10/2023

Dans un courrier adressé à la Gazette du commerce, le célèbre agronome et nutritionniste Antoine Parmentier dévoile ses récentes recherches au sujet d’un ennemi ordinaire déjà redouté : la punaise de lit. 

Encore célèbre aujourd’hui pour sa découverte des qualités nutritives de la pomme de terre alors qu'il croupissait, affamé, dans les geôles prussiennes – Louis XVI le remerciera ainsi plus tard d’avoir « trouvé le pain des pauvres » –, l’apothicaire de l’Hôtel des Invalides  Parmentier mène de patientes recherches sur les végétaux en vue d’améliorer l’alimentation des classes de population défavorisées. L’agronome, chimiste et nutritionniste d’État, réputé dans tout le royaume, entreprend également des recherches à vocation médicale ; il s’intéresse notamment à ce « fléau » commun, la punaise de lit, qu’il cherche à éradiquer à grande échelle à l’aide de diverses concoctions.

Dans une lettre rédigée le 9 décembre 1773 et publiée dans la Gazette du commerce, feuille d’État des finances, le « sieur Parmentier » revient sur ses récents essais et découvertes, et révèle aux lecteurs plusieurs moyens (relativement primitifs) de se débarrasser de cette « race ennemie de notre repos ».

Lettre sur les moyens de se délivrer des punaises & autres insectes

MONSIEUR,

Permettez-moi de vous faire part de quelques observations, intéressantes pour la société, puisqu'il s'agit d'exterminer une race ennemie de notre repos, & dont le parfum, n'en déplaise à Messieurs les Chinois, offense autant nos organes que sa morçure est incommode & douloureuse.

Vous entendez sans doute, Monsieur, que je veux parler de la punaise de lit, animal hideux, fléau de notre vanité & de notre mollesse. Il est étonnant que depuis que cet insecte importun fatigue nos sens & trouble le repos de nos semblables, on ne soit pas encore parvenu à anéantir jusqu'au dernier, malgré les essais sans nombre qu'on a tentés pour sa destruction. En effet, on n'a jamais négligé aucun moyen pour se débarrasser de cette sangsue dégoûtante & fétide : huiles, graisses, onguens, lotions, talismans, amulettes, vapeurs d'acide marin & de soufre, fumigations mercurielles & arsenicales, tout a été mis en usage.

Vous avez annoncé, Monsieur, dans vos feuilles le thlaspi arvense &c., comme un nouvel exterminateur de cette vermine : je l'ai employé aussi – tôt dans quelques endroits de nos infirmeries où la punaise est assez commune, quoiqu'on y entretienne la plus grande propreté. J'ai donc distribué de cette plante dans plusieurs lits : je l'y ai laissée pendant huit jours ; au bout de ce tems, je l'ai renouvelée ; ce que j'ai fait jusqu'à trois fois. Les malades interrogés ensuite m'ont assuré, tous, qu'ils avoient encore des punaises, mais que le nombre en étoit cependant diminué.

La difficulté de me procurer en assez grande quantité de ce thlaspi, quoiqu'il soit très-commun dans certains cantons, m'a engagé d'essayer si les plantes de la même famille & dont l'odeur est plus ou moins considérable, ne pourroient pas produire un pareil effet. J'ai donc substitué au thlaspi le cochléaria, le raifort, la passerage & c. J'en ai fait frotter les endroits soupçonnés de servir de retraite à ces insectes, ils sont sortis en partie & ont pris la fuite. J'ai fait plus : persuadé que c'étoit à l'odeur des plantes en question qu'il falloit attribuer l'effet remarqué, je les ai distillées ; & la liqueur résultante de la distillation ayant été employée avec une petite éponge ou un plumaceau, a procuré un effet plus prompt & plus marqué. L'odeur virulente de la ciguë a encore la propriété d'éloigner la punaise & même de la tuer.

J'ai donné, un jour, cette plante à éplucher à quelques-uns de nos soldats convalescens qu'une légion de punaises attaquoit toutes les nuits : j'ai été curieux, le soir, d'aller les visiter & de voir, à la faveur d'une bougie, si cet insecte nocturne se disposoit à livrer assaut à nos anciens guerriers ; ils m'ont assuré que le nombre en étoit diminué de moitié. Plusieurs d'entr'eux ont frotté le bois de leur lit avec les plantes dont j'ai parlé ; d'autres en ont fait une décoction ; ce qui leur a assez réussi, mais jamais au point de les en délivrer entièrement.

L'eau distillée de ces plantes est préférable aux plantes elles-mêmes, soit parce qu'il n'est pas possible de se pourvoir de ces dernières en tout tems, soit par rapport à la commodité qu'on aura de l'insinuer dans les fentes & les crevasses du lit, dans les replis des rideaux, sans exposer les étoffes à se tacher, soit encore parce que l'odeur en sera plus développée. On pourroit rendre encore cette odeur plus active, en mettant l'eau dans un vase sur le feu, & faisant circuler la vapeur dans le lit dont les rideaux seroient tirés. Cette vapeur aura un avantage sur celle des substances métalliques qu'on a souvent employées en pareils cas, celui de ne contenir rien de nuisible.

Le frère Cosme m'a dit qu'il avoit fait déloger des pépinières de punaises d'une chambre en y brûlant de l’encens, & que depuis elles n'y avoient point reparues.

On sçait depuis longtems que la vapeur du tabac est bonne pour détruire la punaise. Il y a un dortoir à l'Hôtel Royal des Invalides, voisin d'une chambre commune où l'on fume continuellement ; on n'y connoît point les punaises. Une autre preuve qui confirme l'effet de la vapeur du tabac sur les punaises, est tirée de l'Hôtel-Dieu : les dix à douze lits qui se trouvent en face du passage qui mène au bâtiment vieux, sont de tems immémorial exempts de punaises ; & l'on remarque que la plupart des gens employés dans ce bâtiment ou qui y ont affaire, sont dans l'usage de fumer du tabac : …………………………………………………………….

Une autre observation relative à la propriété des plantes que j'indique ; c'est que les scorbutiques de nos infirmeries qui font usage de crucifères, tels que cochléaria, cresson, beccabunga n'ont presque point de punaises, tandis que leurs camarades attaqués de la même maladie, couchant dans la même salle sans faire usage des plantes antiscorbutiques, en sont infestés.

Comme je suis sur le point, Monsieur, de publier la traduction des ouvrages de M. Model, sçavant chymiste de S. Pétersbourg, dans lesquels il se trouve une excellente dissertation sur l'ergot, j'aurois bien désiré sçavoir où trouver une petite provision de ce grain difforme, pour achever des expériences que j'ai entreprises à ce sujet. M. Charlemagne, si zélé pour l'agriculture, & au progrès de laquelle il a déjà tant contribué, s'intéresse tellement à mon travail qu'il m'a envoyé tout ce qu'il en avoit, en m'offrant généreusement ses lumières dont je profiterai : mais ce cultivateur distingué n'a pu me procurer qu'une petite quantité de cet ergot, laquelle ne suffit pas pour les expériences que je projette.

J'ai l'honneur d’être, & c.

Signé, PARMENTIER.

À l’Hôtel Royal des Invalides, 9 décembre