Le voyage de noces est toujours à la mode. Mais sait-on que la pratique est assez récente ?
Elle est évoquée pour la première fois le 19 décembre 1829 par Le Journal des débats politiques et littéraires. « Le voyage de Suisse » y est présenté comme celui « de la lune de miel ». En 1830, Horace Raisson note dans Le Code conjugal que, venue d’Angleterre, cette mode « s’est introduite en France » et le 23 avril 1842, Le Temps assure que « les bourgeois les plus modestes mettent dans la corbeille de la fiancée un voyage de Suisse ou d’Italie ».
L’affirmation est fantaisiste. Un dépaysement à l’étranger est alors hors de portée des petites bourses. Néanmoins, Le Temps s’appuie sur une tendance qui concerne la frange aisée de la bourgeoisie. En 1845, Caroline Flaubert – la sœur de l’écrivain – et son mari villégiaturent en Italie et en Suisse et les époux Johanet visitent Venise ; en 1853, Henri et Jenny Pelé, marchands de vin en gros à Courville-sur-Eure, s’offrent un véritable tour de France dont ils ont retracé les étapes dans un petit carnet.
C’est seulement dans le dernier tiers du XIXe siècle que le voyage de noces connaît un formidable envol – et qui cette fois-ci, atteint aussi la petite bourgeoisie. Désormais, décrète Le Figaro le 10 mai 1882, le voyage de noces est une « tradition ».
Cet essor est indissociable de la révolution des transports, du développement du tourisme, mais il est aussi l’une des manifestations de l’autonomisation du couple, processus majeur du XIXe siècle. En l’espèce, les mariés entendent échapper à la pesante emprise familiale qui suit les lendemains du mariage.
Ouvriers et paysans ne sont pas concernés. Trop cher, trop loin. Le voyage de noces du « bon petit peuple s’accomplit autour du lac du bois de Boulogne », note avec condescendance L’Evénement le 25 novembre 1879 et c’est à la faveur d’un fait divers – tombé du train, le marié meurt – que le 26 décembre 1910 Le Courrier de Saône-et-Loire mentionne pour la première fois celui d’un couple de cultivateurs.
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L’extraordinaire vogue du voyage de noces s’est jouée des préventions (des manuels de civilité, des médecins et des experts en tous genres), récurrentes de 1850 au début du XXe siècle. Car l’expédition est alors jugée périlleuse. Pour la fraîche épousée d’abord : à peine sortie de sa coquille, elle est exposée aux écueils d’un monde inconnu. Le 20 novembre 1877 dans La Liberté, le docteur Nicolas rapporte gravement que « de jeunes mariées ne se sont jamais remises des accidents que le voyage avait occasionnés ». Aussi enjoint-il aux époux intrépides de passer « leur lune de miel dans l’atmosphère paisible de la campagne ». Au moins, la jeune femme échapperait-elle à ce qui s’apparente aux dix plaies d’Egypte :
« Fatigue du chemin de fer, station prolongée dans les musées, promenades interminables dans les villes, accidents de route, ascensions dans les montagnes... »
Les maris ne sont pas épargnés par les tentations, rencontre fatale ou dépenses inconsidérées au casino. À Monaco, révèle le XIXe siècle le 28 février 1886, l’un d’eux, ruiné en une soirée, se brûle la cervelle.
Enfin, le voyage de noces compromet la délicate initiation à la sexualité.
« Les nouveaux mariés se font un devoir d'aller chercher le bonheur conjugal sous un autre degré de latitude. Il serait plus sage pourtant d'imiter de La Fontaine qui l'attendait dans son lit »
ironise Le Journal pour rire le 10 octobre 1851.
Six décennies plus tard, le 7 octobre 1910, La Petite Gironde condamne encore cette « mode ridicule qui soumet les tourtereaux à la curiosité ironique des voyageurs et des employés d'hôtel ». De fait, le voyeurisme nuptial est un passage obligé des caricatures de la Belle Époque, dont témoigne Mac Orlan dans Le Rire.
Mais avant le grand départ, il convient d’étudier comment les jeunes mariés organisent leur plongée dans l’inconnu. La première interrogation porte sur la date du départ : faut-il prendre le large le jour des épousailles ou bien s’accorder quelques semaines, le temps de procéder aux visites de courtoisie ? « Les gens comme il faut ont adopté le premier parti », raille Théophile Gautier, dans son article sur le vaudeville J’enlève ma femme.
Ce vaudeville traduit une réalité. La majorité des mariés s’éclipsent après les festivités comme si sacrifier aux usages donnait quitus pour s’évader et être « enfin seuls ! ».
La deuxième interrogation concerne la durée du voyage de noces. Si elle s’ajuste d’abord aux moyens financiers et aux disponibilités en temps – certains demandent des congés à leurs employeurs –, elle procède aussi du degré d’éducation et de la volonté de paraître. Elle oscille donc de quelques jours à trois mois. À cet égard, le circuit de neuf semaines accompli en 1853 par les époux Pelé est exceptionnel.
Une fois les étapes fixées grâce aux guides de voyage et les hôtels retenus par télégraphe, les mariés s’attèlent au sujet épineux des bagages. Une longue absence suppose plusieurs malles sans compter les coffres à chapeau… Afin de faciliter les préparatifs, les jeunes époux peuvent recourir aux agences spécialisées qui naissent dans le dernier tiers du siècle. L’un d’elles fait d’ailleurs l’objet d’un article dans L’Évènement du 6 janvier 1884.
Reste la question du coût, toujours élevé : je l’ai évalué à 1 500 francs pour les Pelé en 1853, soit deux fois les émoluments annuels d’un instituteur de campagne. Le 17 septembre 1881, Le Figaro estime qu’un employé y engloutit « trois mois de ses appointements » et le 1er avril 1886, le même journal l’apprécie à 3 000 francs pour un haut-fonctionnaire, la moitié de son traitement annuel.
Les horizons choisis diffèrent selon l’origine sociale et géographique. Si l’on suit Le Figaro du 19 juin 1886, « les Parisiens s'en vont le plus loin possible tandis que les provinciaux viennent presque tous à Paris ». Grisés par la capitale, ils s’étourdissent en visites en même temps qu’ils succombent aux tentations des grands magasins. Ainsi Pauline, l’héroïne du feuilleton du XIXe siècle « ravie de ses acquisitions les étalait sur tous les meubles ; jamais elle ne s'était tant amusée ».
Pyrénées et Alpes attirent une clientèle plus aisée à la recherche de promenades, d’excursions et d’ascensions pour les plus téméraires... Le littoral normand fait toujours recette, mais la Côte d’Azur devient une destination courue. À tel point que Le Gaulois du 27 décembre 1878 affirme que « Nice a la spécialité des voyages de noces ».
Et l’étranger ? Longtemps privilégiée, la Suisse est devancée par l’Italie à partir des années 1870. Rome, Naples, Venise, que de richesses à voir… « Elle jouit toujours d'une vogue méritée, la contrée où les citrons mûrissent ! », s’enthousiasme Le Figaro le 10 mai 1882 tandis que Le Gaulois le 13 janvier 1881 s’amuse de cet engouement :
« Je sais des femmes qui ne se croiraient pas mariées si elles n'allaient se faire piquer par des moustiques. »
Avec le temps, ces destinations sont de plus en plus boudées par les élites qui entendent se démarquer d’une pratique par trop vulgarisée. Pourquoi ne pas partir en Norvège, en Afrique, aux États-Unis ou en Asie ? Annonçant en 1886 son départ pour les Indes, le poète Robert de Bonnières devance la réaction du journaliste du Figaro :
« La Suisse... l'Italie... ? Ma femme et moi, nous avons horreur de ces banalités. »
La science-fiction voit plus loin.... Dans Les Robinsons de la planète Mars, présenté par Le Petit Journal le 22 mars 1910, l’auteur expédie les jeunes mariés sur la planète rouge…
L’originalité s’affiche aussi par le moyen de locomotion. Camille Flammarion – frère de l’éditeur – fait sensation en allant de Paris à Spa en montgolfière du 28 au 29 août 1872. Il confie ses émotions à L’Événement :
« Mollement porté par les vagues de l'air, le voyageur voit les paysages passer sous ses pieds. C’est dans cette impression que nous avions choisi, Mme Flammarion et moi, de faire notre voyage de noces en ballon. »
Au début du XXe siècle, le nec plus ultra est de snober le train pour l’automobile et d’échapper ainsi à la promiscuité du tout-venant. Dans ce dessin, la sage épouse, métamorphosée en femme émancipée, tient au retour le « volant conjugal ».
Transports d’un tout autre ordre…L’histoire du voyage de noces questionne un sujet majeur : l’intimité conjugale. Quitter la maison familiale est un arrachement, conté avec malice dans les colonnes de Gil Blas le 7 août 1883.
« Papa ne voulait pas avoir l'air de pleurer. En m'embrassant, le pauvre homme m'a dit : ‘Bon courage !’ comme si j'allais me faire arracher une dent.
Quant à maman, c'était une fontaine. »
Au départ larmoyant succède le premier tête-à-tête. Dans la diligence ou le wagon, les petits gestes tendres le disputent à l’embarras, à la gêne ou même à l’ennui. Ces approches sont justement l’objet de la chronique « Autour de la gare » du Gaulois.
Espéré ou redouté, au terme de cette journée riche en préliminaires s’amorce le moment crucial de la nuit de noces. Romans-feuilletons et pièces de théâtre s’emparent du thème avec portes qui claquent et force rebondissements. Plus sérieusement, Le Réveil du 28 avril 1884 écrit « qu’un abîme sépare la jeune fille de la femme. Le premier rapprochement charnel est presque toujours décisif et laisse presque toujours des traces inoubliables ».
Ce que confirme en Une de Gil Blas la journaliste Séverine, qui dénonce l’épreuve infligée aux époux :
« Lui gauche, elle tremblante d’angoisse…
Ces deux êtres vont se dévêtir, s’embrasser et s'accoupler, non parce qu'ils y sont poussés par un irrésistible élan, mais parce que c'est l’usage !
Le soleil du lendemain éclaire l'union exquise de deux êtres heureux ou le couplement atroce de deux forçats qui vont se haïr. »
Le traumatisme vaut surtout pour les femmes, à peine libérées de leur cage dorée. « Combien de fois entrent-elles dans le mariage avec un hoquet de dégoût », regrette Gaston Derys dans Gil Blas le 4 décembre 1900. Pire – mais rare – le voyage peut tourner au cauchemar : impuissance, inversion sexuelle, violence ou union non consommée…
Ces désordres sont parfois portés à la connaissance du public à la faveur de procès retentissants comme celui qui oppose les époux Callau et dont Le Figaro relate les épisodes au mois d’avril 1884. Non content de faire chambre à part, le mari s’enduit d’un onguent repoussant afin de détourner son épouse, laquelle, examinée, « a gardé intacts tous ses attributs de jeune fille ». L’historien doit toutefois se garder du prisme des affaires judiciaires. Les dénouements heureux lui échappent, mais des caricatures rappellent, à leur manière, qu’ils existent.
Quoi qu’il en soit, les jours suivants se confondent avec l’apprentissage d’une grammaire commune, entre accords et désaccords. Car ces deux êtres, qui ignoraient (presque) tout l’un de l’autre avant la bénédiction nuptiale, découvrent leurs différences, humeurs, tempérament ou sensibilité aux choses de l’esprit, à l’enseigne de ce couple croqué dans ce feuilleton de la Gazette Nationale :
« Autant lui était enthousiaste des belles choses, autant elle se montrait au contraire réservée et froide.
À Rome, elle ne trouva absolument rien de joli. Saint-Pierre et le Vatican, avec les barbouillages de Raphaël, ne lui plurent pas outre mesure. »
D’autres feuilletons, tel celui de L’Événement en 1879, mettent en scène le bonheur partagé.
« Comme il n’y a pas deux façons de se pencher au bras de l’homme qu’on aime, elle se penchait au bras de Lucien de cette façon-là, et ils avaient certaines mines, certaines manières à eux de se parler, de se regarder, qui faisaient dire à première vue : ‘Jeunes mariés, en voyage de noces’. »
Las ! Le temps du retour marque la fin de l’état de grâce - c’est une constante des feuilletons et des romans sur tout le siècle. En 1860, Michelet prévenait : « Les lendemains de mariage sont ternes. »
Le mot vaut surtout pour les épouses. Désormais cantonnées au foyer, elles éprouvent nostalgie durable ou désillusion totale. Accaparés par leur travail et parfois par leur maîtresse, les maris se font distants. « La lune de miel finie, lit-on dans le feuilleton du Courrier de la Côte d’or du 17 mars 1846, ils se redressent hautains et fiers. »
« Quel désenchantement ! Elles avaient un amant, elles ont un maître.
Quelques-unes comprennent que ce devait être ainsi. Les autres s’inclinent et pleurent. »
Comme en écho, Edmond Tarbé écrit dans Le Figaro du 7 mars 1884 :
« Aux jours douloureux de l'abandon, la jeune femme délaissée demande l'oubli des injures présentes à l'insaisissable parfum, pieusement conservé dans son souvenir, de quelques heures absolument heureuses. »
À la toute fin du siècle, certains esprits forts jugent le voyage de noces démodé. Mieux vaut, disent-ils, abriter son bonheur près de chez soi dans une maison de campagne ou dans un hôtel. À ces blasés, Louise-Laure Favier réplique dans Gil Blas :
« Il ne faut pas condamner le légendaire voyage de noces. Il ne faut surtout pas le condamner au nom du snobisme qui, seul, est ridicule en cette affaire. »
À considérer le succès du voyage de noces au début du XXIe siècle, la journaliste serait ravie d’avoir vu juste, mais fort déconcertée sans doute par les évolutions de sa pratique…
Ecrit par
Alain Denizet est agrégé d’histoire-géographie, écrivain et conférencier. Il est notamment l’auteur de L' affaire Brierre, un crime insensé à la Belle Époque, du Roman vrai du curé de Châtenay, 1871-1914 et de Voyage de noces, Ella éditions. On peut le retrouver sur son site.