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1938 : la Corse au cœur de la crise franco-italienne

le par - modifié le 27/06/2021
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Tandis que le régime fasciste se livre verbalement à des provocations concernant les territoires concédés par l’Italie à la France, la presse se trouve un « ennemi de l’intérieur » : les autonomistes corses, et en particulier un journal local, A Muvra.

Le 30 novembre 1938, la France retient son souffle à l’annonce de la grève générale décidée par la CGT pour le lendemain contre les décrets-lois Daladier - qui soldèrent par ailleurs une partie des acquis du Front populaire.

Curieusement, seule L’Humanité avait relayé ce jour-là une inquiétante nouvelle provenant d’Italie : le comte Ciano, ministre des Affaires étrangères, avait énoncé devant le parlement italien les « aspirations naturelles de l’Italie » vers l’extérieur. À la clôture de la séance, députés et chemises noires s’étaient époumonés à en égrener la liste : la Tunisie et la Savoie, mais aussi Djibouti, Nice et la Corse. L’incident eut lieu en présence du Duce, impassible, et surtout de l’ambassadeur français François Poncet, d’autant plus stupéfié que la France venait tout juste de rétablir sa représentation diplomatique.

Tandis que la France exige des excuses, l’Italie rétorque qu’il s’agissait là de « l’état d’esprit du peuple italien ». La Stampa rajoute une couche en replaçant les frontières naturelles de la France... sur le Var. Aussitôt connue en France, les provocations italiennes suscitent une bronca nationale. Quels furent les ressorts de cette curieuse crise entre les deux pays latins ?

À l’issue de la Première Guerre mondiale, l’Italie est dans une situation paradoxale, parmi les vainqueurs mais tenue à bout de bras par ses alliés et épuisée par une guerre où les gains furent hors de proportion avec les pertes. Le pays était alors entré en guerre contre la promesse d’être rétribué par des territoires italophones réclamés et pris sur l’Autriche-Hongrie. En n’en recevant qu’une partie, l’Italie rumine sa « victoire mutilée » et l’irrédentisme devint un ressentiment sur lequel le régime mussolinien eut tôt fait d’y appuyer la géopolitique impériale du fascisme.

Un an après son investiture, Mussolini annonçait son vœu de rendre la Méditerranée « aux peuples méditerranéens » par la restauration de l’antique Mare Nostrum latine. Les visées mussoliniennes se dirigèrent d’abord sur des considérations navales, en contestant Malte à la Grande-Bretagne et le port de guerre français de Bizerte, près de Tunis. La question tunisienne fut rapidement au cœur des revendications italiennes, du fait d’une forte présence de colons italiens, installés depuis longtemps et majoritaires dans le protectorat français. Voulant faire plier une nouvelle fois Carthage sous Rome, Mussolini assurait être prêt à la guerre.

Fin 1938, après les Accords de Munich, le prestige diplomatique de Mussolini était alors considérable. Tandis que les relations franco-allemandes semblaient s’apaiser, le Duce fait mine de braquer les canons italiens vers la France pour forcer aux renégociations en Méditerranée :

« La Méditerranée est une prison pour l’Italie dont les barreaux sont la Corse, la Tunisie, Malte et Chypre. »

De fait, les tirades sibyllines du Duce sur l’italianité de Nice, de la Corse, de la Tunisie ou encore de la Savoie agaçaient considérablement. Réseau d’espionnage démantelé ici, agitations séditieuses là-bas, propagande italienne en Tunisie : la presse française n’avait de cesse d’exiger davantage de fermeté auprès de gouvernements ne souhaitant pas se fâcher avec le remuant voisin.

L’intervention italienne en Espagne durant la guerre civile n’était pas de nature à rassurer l’opinion. La Corse, comme les Baléares d’où partent les bombardiers italiens vers Barcelone, ne risque-t-elle pas de devenir elle aussi un autre porte-avion italien contre la France sous l’action séditieuse des « colons » italiens et des autonomistes corses. L’Humanité s’inquiète : après les concessions de la France à l’Allemagne, ne se dirigerait-on pas vers un « Munich méditerranéen » où la Corse serait sacrifiée sur l’autel de la paix ? Quatre jours après la signature des accords, Il Telegrafo rappelait en effet que la France, elle aussi, avait ses minorités, « des populations d'une autre race ».

Il y avait en Corse, en sus de la propagande produite en Italie, un journal erratique et un parti microscopique qui, indiscutablement, ne cachaient pas leur aigreur pour la France et le continent, de même que leur désir d’une autonomie mâtinée de séparatisme pan-italique. L’un comme l’autre étaient dirigés par une figure originale et complexe, Pierre Rocca, dont les idées, le mouvement et la littérature semblaient faire cause commune avec l’Italie. À vrai dire, le corsisme était une victime expiatoire régulière de la presse française.

En 1925, Le Petit Journal s’intéressait à la gazette corsiste A Muvra (« Le Mouflon »), dans un style naturaliste empli de condescendance. L’envoyé spécial du journal parisien venait surtout s’enquérir du séparatisme corse et semblait déçu de ne trouver qu’une feuille régionaliste confidentielle. Dans un article paru dans de nombreux titres, le journaliste Charles Fraval distinguait quant à lui plusieurs nuances dans la mauvaise humeur corse, séparant les récriminations de la grande majorité des insulaires des véritables autonomistes de la revue A Muvra que le journaliste présente d’un trait :

Pierre "Petru" Rocca (au centre) en compagnie d'autonomistes alsaciens en 1928 - source : WikiCommons
Pierre "Petru" Rocca (au centre) en compagnie d'autonomistes alsaciens en 1928 - source : WikiCommons

« Ces gens, parmi lesquels on compta un certain nombre de fonctionnaires, sont surtout des romantiques attardés qui rêvent une Corse indépendante où revivraient toutes les fortes et charmantes coutumes des temps révolus ».

Le journal distingue enfin une troisième variété, la minorité séparatiste, « qui veut le retour à l'Italie. »

Quelques années plus tard, L’Œuvre se fend également d’un article, sous le titre narquois de « Qu'est-ce que ce Mouflon camoufle? » et d’un surtitre résumant le tout : « La galéjade de l’autonomisme corse ». L’Œuvre voulait ainsi répondre à l’entretien donné la veille par un représentant du Parti d’Action Corse dans un journal italien, où ce dernier se plaignait que la Corse soit traitée comme une colonie. En réalité, on reproche surtout à la gazette lunatique de dispenser une propagande antifrançaise sous des oripeaux folkloriques.

Dès lors, les perquisitions policières au siège du journal « nettement antifrançais » n’étonnent guère. Cependant, Charles Fraval se prit alors d’un sentiment de culpabilité quant à la responsabilité de ses écrits :

« [La revue] existait bien avant la guerre. Ce n'est point le fascisme qui l'a suscitée. Beaucoup de Corses, loyaux et fervents Français, se sont intéressés et s'intéressent encore à ses éditions, car elle est, à ma connaissance, la seule maison d'édition publiant des œuvres en dialecte corse.

Grâce à elle, la littérature corse survit encore. Grâce à elle, les vieilles chansons qu'on chante dans les villages — œuvres de paysans sans culture, mais pleines de rythmes et belles d'une rude et fruste beauté, — ne sont point toutes perdues. »

En réalité, la réplique des autonomistes corses est peu compréhensible à Paris. Le Parti d’Action Corse, comme son homologue sarde, s’attache à montrer qu’à l’instar de la Sardaigne, la Corse serait mieux traitée dans une association avec l’Italie, arguant des proximités culturelles et historiques. Mais au cœur de la crise franco-italienne, le corsisme fait figure d’ennemi intérieur tandis que la tension est essentiellement verbale.

La France désunie par Munich se rassemble et la presse bombe le torse face aux prétentions italiennes :

« Holà ! Pour qui nous prennent-ils ? Pour un pays épuisé et incapable de défendre son territoire ? En ce cas, ils auront des surprises.

Il faut dire que c’était le jour de la grève générale qui ne fut ni grève ni générale. Les correspondants des journaux italiens n’avaient cessé de téléphoner que l’issue de la bataille n’était pas douteuse, et que la révolution triompherait. Donc nous étions perdus. Donc, on pouvait nous demander tout ce qu’on voulait. »

Piquée, la presse parisienne n’a de mots assez forts, assez laudateurs pour la Corse et les Corses ; « L’Intran » voit et trouve mille et une richesses dans le sol corse, « à côté du pittoresque ». Emporté, le journal explique que l’esprit d’indépendance des Corses avait poussé l’île… à se donner à la France, par amour du libéralisme et des nobles principes.

Mais la réponse la plus forte vint naturellement de Corse. François Pietri, figure politique de premier plan, signe un billet intitulé sobrement « La Corse terre française » tandis que Marianne réserve une page entière à dix-huit personnalités corses assurant de la fidélité des insulaires.

À Bastia, la foule réunie prononce le serment de « vivre et de mourir français », serment juré de nouveau à Paris le 20 décembre à La Mutualité, où l’on flétrit les autonomistes « payés par l'Italie ».

Cependant, la mobilisation patriote s’emballe bientôt en une fièvre chauvine. Un « Comité d'action et de défense de la Corse française » est organisé, exigeant de l’État des mesures drastiques pour la « mise en défense » de l’île de Beauté. Il appelle à la célébration d'une journée « française » dans toute la Corse le 1er janvier 1939, où la dérive xénophobe est palpable.

On exige l’expulsion des Italiens ayant fait l’objet d’une mesure administrative et « bénéficiant de « protections occultes » et l’examen de la situation de tous les ressortissants italiens présents. On veut les déchoir du permis de chasse et introduire des quotas dans l’embauche de la main-d’œuvre.

Applaudi de la droite aux communistes, le Comité requérait également des règles spéciales sur les sociétés et commerces italiens et une étonnante interdiction faite « aux hauts fonctionnaires » d’employer des bonnes italiennes.

Le gouvernement fit quant à lui état de sa grande fermeté :

« La France n'acceptera jamais de céder un pouce de son territoire à l'Italie et toute tentative pour réaliser une telle prétention ne pourrait que conduire à un conflit armé. »

La presse italienne assura derechef que l’Italie ne reculerait pas devant la menace d’un engagement armé.

Mais ce coup de pression fut en réalité davantage le fait des ultras du régime plutôt que de Mussolini, mis devant le fait accompli. Les revendications italiennes se limitaient à des renégociations commerciales à Suez, des facilitations à Djibouti et des clarifications quant au statut des Italiens de Tunisie. Il n’en est pas moins vrai que ces fumeux desseins impériaux italiens furent régulièrement réaffirmés, y compris par Mussolini en février 1939.

Cette crise fut en tout cas opportunément saisie par le pouvoir en France et Édouard Daladier put effectuer une tournée triomphale en Corse puis en Tunisie en janvier 1939, venant à point nommé pour rehausser le prestige fragilisé d’une France inquiète. S’appuyant sur la crise italienne, la répression s’abat sur le squelettique mouvement corsiste, déjà unanimement voué aux gémonies.

Le 6 février, la presse annonce qu’une perquisition « fructueuse » était menée au siège du parti, en vertu du décret-loi réprimant l’atteinte à l’intégrité du territoire national, celui-là même également déployé contre les autonomistes Bretons et Alsaciens-Lorrains. Selon le quotidien communiste Ce Soir, il était de notoriété publique que le « Heinlein corse » agissait « au bénéfice de l'Italie fasciste et du Troisième Reich » et le journal dresse un portrait très excessif du pamphlétaire corse, peut-être victime de la concomitance avec les opérations policières à Strasbourg contre les réseaux philo-nazis alsaciens.

On apprend bientôt qu’au lieu de perquisition, il s’agissait de la saisie du dernier numéro du journal, frappé d’interdiction. Déçue, L’Œuvre bougonne :

« Il y a peut-être, en Corse, des manœuvres italiennes. Il n'y a pas d'autonomisme corse. »

Pierre Rocca n’en sera pas moins jugé à Ajaccio, en correctionnelle, pour apologie du séparatisme et condamné. Pendant ce temps, et dans l’indifférence, l’Italie envahissait l’Albanie le 7 avril 1939.

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Édouard Sill est docteur en histoire, spécialiste de l'entre-deux-guerres, notamment de la guerre d’Espagne et de ses conséquences internationales. Il est chercheur associé au Centre d’Histoire Sociale des Mondes Contemporains.

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Pour en savoir plus :

Pierre MILZA, Mussolini, Fayard, 1999.

Alain VENTURINI, « L'autonomisme corse dans l'entre-deux-guerres : A Muvra », in : Histoire par l'image, 2003