Écho de presse

« Ulysse » de James Joyce, le roman-monstre du XXe siècle

le 28/05/2018 par Pierre Ancery
le 29/12/2017 par Pierre Ancery - modifié le 28/05/2018
"Ulysse" de James Joyce, première édition, 1922 - source Gallica BnF

Interdit pour obscénité aux États-Unis, jugé génial par les uns, illisible par les autres, le grand roman de l'Irlandais James Joyce fut traduit en français en 1929, laissant la critique ébahie.

Ulysse, le roman-monstre de l'Irlandais James Joyce, est aujourd'hui reconnu comme l'un des monuments du XXe siècle. Chef-d’œuvre d'une absolue modernité pour les uns, pensum assommant pour les autres, il fut célébré et contesté dès ses débuts. Cette œuvre intimidante raconte en près de 1000 pages une journée ordinaire de Leopold Bloom et Stephen Dedalus, deux Dublinois dont les aventures sont subtilement transposées de L'Odyssée d'Homère.

 

Le procédé  du monologue intérieur employé par James Joyce, les nombreux néologismes et mots-valises, ainsi que le style tour à tour lyrique, parodique, épique, journalistique, scientifique ou érotique du roman déconcertent les premiers lecteurs. En outre, la crudité du livre lui vaut aussitôt une réputation sulfureuse.

 

La presse française le commente dès avant sa traduction : car si Ulysse ne parut en français qu'en 1929, il fut d'abord édité à Paris, en 1922, par la librairie anglophone Shakespeare and Company et consultable sur Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF.

 

 

En 1925, dans un article consacré à la nouvelle littérature irlandaise, Les Annales politiques et littéraires écrivent :

 

« […] James Joyce, esprit étrange, dont le nom seul soulève des tempêtes, que les uns comparent à Shakespeare et à Dostoïevsky, tandis que d'autres prétendent que son Ulysse, qu'on lit en cachette, est le livre le plus fangeux, le plus fou et le plus ennuyeux, capable de rendre malade un Hottentot. »

L'universitaire Denis Saurat, cité la même année par Le Figaro, se montre virulent envers le procédé joycien du « courant de conscience », qui semble ne pas admettre de tri dans le chaos mental des protagonistes :

 

« La tâche active de l'homme est à l'étage supérieur [...]. C'est pour cela que je dis non à Freud et non à Joyce [...]. L'homme n'accepte pas tout ce qui est en lui. Il se recrée perpétuellement. En cette création de lui-même, l'art est sa lumière. L'art n'est pas au service de tous les désirs : il fait un choix parmi eux. Il est, par là, la manifestation la plus haute, l'outil le plus précieux de la conscience, de la vie. Et c'est pour cela que James Joyce n'est pas un artiste. »

D'autres sont admiratifs, tel Gérard Bauër qui consacre à Joyce un long article dans L'Écho de Paris en 1926. Il y rappelle la censure dont a été victime Ulysse aux États-Unis, où le livre, en raison de ses nombreux passages à connotation sexuelle, fut interdit pour obscénité :

 

« Le jour où les autorités américaines ont poursuivi le roman, elles ont assuré sa propagation d'une façon inimaginable. Ulysse, ouvrage assez inaccessible (on ne peut y pénétrer de l'aveu même des admirateurs de M. Joyce, que bien malaisément) est devenu le livre que tous les étudiants commentent dans les universités américaines. Ce livre interdit fait école [...]. M. James Joyce appartient donc à cette lignée des écrivains qui font scandale et deviennent, comme Byron ou Wilde, des déracinés. Ils portent en eux leur tourment. »

Lorsque Ulysse est traduit en français, c'est un événement dans les cercles littéraires. Certains lecteurs, désarçonnés, font un éloge nuancé de l’œuvre, tel le chroniqueur de L'Européen qui livre une critique presque schizophrénique :

 

« Livre indigeste, inclassable, mais passionnant, cette œuvre rebute et attire à tout instant. Elle témoigne d'un génie informe, mais puissant. C'est sans doute un livre manqué, mais d'où sortira peut-être un renouvellement du roman. »

D'autres sont dithyrambiques. Philippe Soupault, le cofondateur du surréalisme, écrit ainsi dans L'Intransigeant :

 

« […] un livre qui est non seulement un chef-d’œuvre, mais dont la puissance et la nouveauté sont telles qu’il risque de bouleverser toute l’esthétique du roman [...]. La lecture de l'Ulysse de Joyce sera pour le monde littéraire aussi bouleversante qu’a pu l’être la découverte d’un nouveau continent. »

Tandis que Louis Émié des Cahiers du Sud s'enflamme dans une chronique longue de cinq pages :

 

« Il faudrait pouvoir le crier encore plus haut : la traduction française d’Ulysse, de cet Ulysse qui constitue déjà la plus monstrueuse gageure littéraire des temps modernes, est sans doute l'événement le plus sensationnel qui ait surgi parmi nous depuis l'apparition des premiers livres de Marcel Proust. »

 

Et de louer « une œuvre aussi considérable, aussi définitive que le furent, en leur temps le Gargantua de Rabelais, les Essais de Montaigne, le Faust de Goethe, la Comédie Humaine de Balzac et le Temps Perdu de Marcel Proust », avant de conclure :

 

« Elle nous fait peur, d’abord parce qu’elle est au-dessus de nos petites contingences habituelles, qu’il faudrait pour le mesurer exactement des instruments qui n’existent pas, — et ensuite parce qu’elle nous apporte le message définitif absolu, de toute la littérature, et qu’après elle, il semble vraiment que tout soit dit et tout écrit. »

 

James Joyce publiera pourtant en 1939 un livre encore plus monumental : Finnegans Wake, œuvre écrite en plusieurs langues entremêlées, dépourvue d'intrigue, de début et de fin, qu'il aura mis dix-sept ans à composer. L'écrivain mourra en 1941 à Zurich.