Écho de presse

Churchill, 1946 : « Un rideau de fer est descendu à travers le continent »

le 12/05/2024 par Pierre Ancery
le 18/06/2023 par Pierre Ancery - modifié le 12/05/2024
Joseph Staline, Harry Truman et Winston Churchill à la conférence de Potsdam, juillet 1945 - source WikiCommons

Le 5 mars 1946, dans son célèbre discours de Fulton, l’ex-Premier ministre britannique Winston Churchill met en garde contre l’expansionnisme soviétique. Staline répliquera dans la Pravda en accusant Churchill d’être un « fauteur de guerre ». Leur échange préfigure la Guerre froide.

Le 6 mars 1946, la presse mondiale ne parle que d’une chose : du discours prononcé la veille devant les étudiants de Fulton, dans le Missouri, par l’ex-Premier ministre britannique Winston Churchill, en présence du président américain Harry Truman.

Dans les journaux français, les titres sont éloquents : « La bombe Churchill éclate à Fulton », écrit par exemple L’Aube.

« M. Winston Churchill a prononcé, hier, au Westminster College, à Fulton, en Amérique, un grand discours dont le leitmotiv fut une union aussi totale que possible des peuples de langue anglaise. »

France-Soir, de son côté, parle du discours « explosif » de Churchill.

Que contient le fameux discours ? Son auteur, alors âgé de 71 ans, n’est plus Premier ministre depuis la défaite du Parti conservateur aux élections législatives de 1945. Mais il jouit encore d’une popularité immense grâce à son rôle au cours de la Seconde Guerre mondiale, qui s’est achevée moins d’un an plus tôt.

S’exprimant en son nom personnel, Churchill insiste d’abord sur le rôle primordial des Nations unies dans la préservation de la paix mondiale (l’ONU a été instituée le 24 octobre 1945).

Mais c’est la seconde partie de son discours qui va susciter des réactions dans le monde entier. Churchill y plaide pour une alliance militaire entre Anglais et Américains pour relever les défis géopolitiques de l’après-guerre.

« Ni la prévention certaine d'une guerre, ni la montée continue de l'organisation mondiale ne seront acquises sans ce que j'ai appelé l'association fraternelle des peuples anglophones. Cela implique une relation particulière entre le Commonwealth et l'Empire britannique d'une part et les États-Unis d'autre part. »

Une « relation particulière » construite pour faire face à une menace venue de l’Est, que Churchill nomme explicitement : l’URSS de Staline.

« Personne ne sait ce que la Russie soviétique et son organisation communiste internationale ont l'intention de faire dans l'avenir immédiat, ni où sont les limites, s'il en existe, de leurs tendances expansionnistes et de leur prosélytisme [...].

Nous comprenons le besoin de la Russie de se sentir en sécurité le long de ses frontières occidentales en éliminant toute possibilité d'une agression allemande. Nous accueillons la Russie à sa place légitime au milieu des nations dirigeantes du monde [...].

Il est toutefois de mon devoir, car je suis sûr que vous souhaitez que je vous expose les faits tels que je les vois, de rappeler devant vous certains faits concernant la situation présente en Europe. »

Churchill prononce alors les paroles les plus célèbres de son discours :

« De Stettin dans la Baltique jusqu'à Trieste dans l'Adriatique, un rideau de fer est descendu à travers le continent. Derrière cette ligne se trouvent toutes les capitales des anciens États de l'Europe centrale et orientale.

Varsovie, Berlin, Prague, Vienne, Budapest, Belgrade, Bucarest et Sofia, toutes ces villes célèbres et les populations qui les entourent se trouvent dans ce que je dois appeler la sphère soviétique, et toutes sont soumises, sous une forme ou sous une autre, non seulement à l'influence soviétique, mais aussi à un degré très élevé et, dans beaucoup de cas, à un degré croissant, au contrôle de Moscou. »

Révélateur des tensions qui parcourent alors le monde, le discours de Fulton sera perçu a posteriori comme annonciateur des grands affrontements idéologiques de la seconde moitié du XXe siècle.

L’expression de « rideau de fer » traduit ainsi la division qui est alors en train de se mettre en place en Europe et qui débouchera plus tard sur la logique des deux « blocs », soviétique et occidental, dominés respectivement par l’URSS et les États-Unis.

Pourtant, dans un premier temps, les Américains n’apportent guère de soutien aux positions de Churchill : dans les esprits occidentaux, Staline est encore l’allié aux côtés duquel Anglais et Américains ont combattu Hitler.

Le 7 mars, France-Soir note ainsi que son discours été « accueilli avec réserve » dans les milieux politiques américains comme britanniques. Même chose dans L’Aubequi s’intéresse aux réactions américaines :

« La plupart des membres du Congrès estiment qu’une alliance formelle serait de nature à renforcer la méfiance de l’U.R.S.S. et, d’autre part, mêlerait trop intimement les États-Unis à la politique extérieure britannique [...].

La présence de M. Truman au côté de M. Churchill, lorsque celui-ci a prononcé son discours, a froissé certains sénateurs qui y ont vu une maladresse susceptible d'entraîner des complications inutiles. »

Du côté de la presse communiste française, on n’hésite pas à dénoncer les propos de Churchill, jugé agressifs. Ce Soir écrit par exemple le 7 mars :

« M. Churchill, qui a été un grand chef de guerre, n’a pas servi, hier, la cause de la paix. A la fin de son discours, il a souhaité la bonne entente avec l’U.R.S.S., mais comment ce vœu atténuerait-il l’ensemble d’une harangue exactement orientée dans le sens contraire ? [...]

Pour M. Churchill, tout l’Est de l’Europe est soumis à une pesante influence soviétique ; il y règne non pas la démocratie, mais des gouvernements de police : voilà ce que devient, vu par un conservateur endurci, l’immense effort des jeunes nations délivrées de l’hitlérisme pour se donner des régimes appuyés sur le peuple. »

 

Dans L’Humanité, Georges Coignot estime que Churchill se trompe de cible en visant l’URSS :

« L’antisoviétisme, de nouveau, rend certains hommes d’État aveugles au danger de la renaissance de l’agression allemande, au danger des séquelles fascistes du type Franco. »

Une semaine plus tard, Staline en personne apporte une réponse cinglante dans une interview donnée à la Pravda, traduite et dont des extraits sont publiés dans toute la presse, comme ici dans les colonnes de Combat.

Le dirigeant soviétique estime que le discours de Fulton a été conçu « pour semer des ferments de discorde entre les gouvernements alliés » et n’hésite pas à dénoncer le « racisme » de Churchill, le comparant à celui de Hitler :

« M. Churchill prépare la guerre par un racisme à sa manière, en affirmant que seules les nations de langue anglaise sont appelées à décider de l’avenir du monde entier. Ces deux racistes impliquent une tentative de domination mondiale, car le racisme churchillien implique que les nations de langue anglaise doivent diriger et gouverner le reste du monde [...].

Mais les nations ont versé leur sang pendant cinq cruelles années de guerre pour la liberté et l’indépendance de leur pays, et non pour changer la domination de Hitler contre celle des Churchills. »

D’autres réactions suivront, par exemple avec ce texte de l’écrivain d’origine hongroise  (naturalisé Britannique en 1945) Arthur Koestler, lequel, ancien agent du Komintern devenu fervent anticommuniste, avait très tôt dénoncé le stalinisme. « Levez le rideau de fer », s’exclame l’écrivain dans les colonnes de Carrefour :

« Il est nécessaire que nos propres hommes d’État se rendent compte qu’aucun traité politique ou accord commercial ne peut garantir la paix tant que, psychologiquement, ce monde demeurera divisé en deux mondes, animés, l’un de la manie de la persécution, l’autre d’une inquiétude croissante.

Aucun traité ni accord sur papier ne décidera les grandes puissances à désarmer tant que les peuples demeureront dans cet état aigu d’anxiété et d’hystérie latente. »

Le discours de Fulton restera célèbre pour avoir popularisé l’expression de « rideau de fer » mais aussi celle de « monde démocratique libre ». Un an après, en mars 1947, le président américain Truman fera sienne la politique d’endiguement du communisme, visant à stopper la zone d’influence soviétique.

Pour en savoir plus :

Georges-Henri Soutou, La Guerre froide, 1943-1990, Arthème Fayard/Pluriel, 2010

Odd Arne Westad, Histoire mondiale de la Guerre froide, Perrin, 2019 

Andrew Roberts, Churchill, Perrin, 2020