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1905 : La loi de séparation des Églises et de l'État vue par la droite royaliste

le 29/02/2024 par La Gazette de France
le 06/02/2024 par La Gazette de France - modifié le 29/02/2024

Le 9 décembre 1905 est promulguée la célèbre loi sur la laïcité. Ses opposants catholiques, via La Gazette de France, interprètent le vote sur un mode messianique comme le « triomphe » des Juifs, protestants, francs-maçons et libres penseurs sur la France.

La loi de séparation, qui instaure la laïcité sans la nommer, vient mettre fin à un régime centenaire : depuis 1801, le concordat établi alors entre Napoléon et le pape Pie VII dispose que l’État français nomme les membres du clergé et finance le culte catholique. Dès les années 1870 et l’avènement de la IIIe République,des hommes politiques entreprennent la laïcisation progressive de la société française : lois Jules Ferry imposant entre autres la laïcité de l’enseignement primaire et la neutralité religieuse (1881-1882), rétablissement du droit au divorce (1884), liberté d’association (1901), interdiction aux congrégations religieuses d’enseigner – qui provoque une crise diplomatique avec la papauté (1904)…

Ainsi, les conservateurs et réactionnaires catholiques farouchement opposés à cette laïcisation considèrent la loi du 9 décembre 1905 comme l’aboutissement d’un processus débuté deux décennies auparavant et ourdi par les ennemis de la « France, fille aînée de l'Église ». En témoigne la Une véhémente, profondément antisocialiste, antirépublicaine et largement antisémite du quotidien royaliste La Gazette de France du jour même.

Les Juifs sont contents, les huguenots satisfaits

Le G⁂O⁂ [Grand Orient de France, NDLR] a donné à Loubet un jour de répit.

L'Officiel paraît, sans enregistrer la Loi de Séparation, qui renferme la grande pensée du règne du Haut Protecteur des Panamistes.

Ce sera pour demain.

Au reste, les « Prisonniers » du Sénat ne paraissent pas autrement pressés de voir Loubet couronner leur édifice. Ils sont sûrs de lui. Ils affectent de se montrer également fort tranquilles du côté des Catholiques, dès que la Croix affirme que M. Piou a la haute direction du mouvement Catholique : « Rallié il fut, rallié il reste, rallié il sera ». Tout ira au Ralliement, se plaisent à dire les Républicains.

De tous côtés « ce ne sont qu’interviews ».

M. Emile Morlot, Député, engage vivement ses amis à achever l’œuvre d’extirpation du Christianisme prescrite par Gambetta. M. Morlot a, d’ailleurs, fait son enquête : les Catholiques ne résisteront nulle part ; les Chefs, de purs bavards, encore moins que les simples Fidèles :

« La loi promulguée aujourd’hui sera appliquée dès le 1er janvier prochain, sans l’ombre d’une difficulté, sans la moindre résistance, sans l'apparence d'une secousse. Dans les milieux où les catholiques seront bien conseillés, ils feront sans bruit leurs petites associations cultuelles, se riant de cette bonne fille de République qui non seulement laisse à leur disposition les églises et les biens des fabriques, mais qui leur fourre de l’argent par-dessus le marché ! 29 millions et demi pour l’année prochaine, ce qui n’est pas une paille !

Dans les pays au contraire où les catholiques ont des chefs plus fervents que malins, ils feront mine de dédaigner la loi ; ils renonceront provisoirement aux églises et essayeront de dire la messe dans des granges, ils repousseront les présents d’Artaxerxès Martin et parleront de la croix de bois de Jésus-Christ, ils repousseront l’association cultuelle pour invoquer le droit commun, la loi de 1901, et se constituer en associations paroissiales.

Tout cela durera quelques mois.

Puis nos bons cléricaux, épuisés par cette résistance dans le vide, finiront par se mettre tous à l’abri de cette bonne loi sur la Séparation, dans laquelle on leur a si douillettement préparé leur lit de demain.

La raison qui rendra si facile la mise en œuvre de la Séparation est la même que celle qui a permis les calmes discussions auxquelles nous venons d’assister. C’est qu’au fond, la nation n’a qu’un médiocre souci du régime religieux. L’indifférence sur cette matière paraît être le tréfonds de sa pensée.

Le phénomène le plus saillant que fera apparaître le nouveau régime est peut-être la constatation de l’indifférence profonde des Français en matière de religion, plus profonde que ne l’espéraient même les libres penseurs, mais plus complète surtout que ne le supposaient les catholiques.

C’est cette constatation qui les navre le plus, car elle est bien plus sérieusement destructive de leurs ambitions et de leurs espérances qu’aucun instrument législatif. »

La Conclusion est celle de Pressensé : maintenant que l’Église est renversée, maintenant que les Réformateurs n’ont plus à craindre l’opposition de « la Morale Chrétienne », les Socialistes peuvent aller de l’avant, le seul redoutable obstacle à la réalisation de leur Programme a disparu :

« Les républicains, en abordant ce problème, ont paru faire un coup d’audace ; la vérité est qu’ils ont cueilli une poire tellement mûre qu’elle allait leur tomber sur le nez. Les criailleries de nos adversaires nous rendent souvent bien trop timides ; il est à souhaiter, pour le parti républicain, que la facilité avec laquelle, en dépit des sombres pronostics des réactionnaires, il aura réalisé la Séparation, lui serve de leçon.

Il est d’autres réformes qui attendent et dont la solution n’est rendue difficile que par l’audace de ceux qui les combattent.

Un peu de résolution chez les nôtres suffira le plus souvent à faire évanouir ces pseudo-difficultés. »

Emile Morlot, député.

 

M. le député Morlot ne s’abuse-t-il pas ? N’affirme-t-il, avec autant d’énergie, que les Catholiques acceptent leur esclavage avec reconnaissance, que pour se donner à lui-même, et donner aux Camarades, le courage de poursuivre jusqu’au bout l’entreprise de démolition de la Société Religieuse et de la « Société capitaliste » ?

Ce Député pourrait se tromper.

Avant de conclure avec cette superbe ; avant de crier aux Partageux : « En avant, vous n’avez rien à craindre, il fera bien d’attendre. »

Les Catholiques pourraient se décider à comprendre qu’il leur suffit de vouloir, pour écraser des ennemis qui se proclament absolument redoutables mais qui ne sont qu’audacieusement cyniques.

II est vrai que les Catholiques ne peuvent compter que sur eux seuls, car ils ont pour adversaires, dans cette campagne, les Francs-Maçons, les Juifs et les Huguenots, auteurs, inspirateurs de la Loi.

On a vu, par ce qui s’est passé au Sénat, comment le G⁂O⁂ s’y est pris pour montrer qu’il était le Maître.

Interrogé par des rédacteurs de la Petite République, le Grand Rabbin a dit combien la Loi nouvelle mettait les Juifs à l’aise. Ils s’y trouvent comme des poissons nageant dans leurs eaux :

« Nous n’avons à aucun moment, m’a-t-il déclaré, éprouvé de grandes inquiétudes et le projet de séparation, non plus que ses conséquences, n’ont rencontré d’opposition systématique ou fait naître des craintes profondes. Sous le régime ancien l’État nous attribuait, sur le budget affecté aux cultes, une subvention annuelle de deux cent mille francs environ. Nos dépenses totales atteignent un million en moyenne ; il ne reste donc qu’un déficit de deux cent mille francs à combler. Le consistoire général espère qu’il se procurera ce supplément de ressources nécessaires à l’entretien de nos rabbins et de nos temples.

Notez que les Associations particulières éliront leurs chefs et leurs délégués et ce ne sera point là une innovation puisque le système électoral fonctionne depuis longtemps dans le culte Israélite. Les représentants des consistoires de province au consistoire central de Paris ne sont autre chose que des députés des délégués investis par le suffrage universel d’un mandat déterminé.

Au point de vue démocratique la loi m’apparaît excellente. »

 

Le rédacteur de la Petite République est passé dans le compartiment Huguenot :

« La Séparation n’est point mal vue, en général, par les protestants, qui l’ont demandée depuis longtemps. Le synode officiel de 1872, le premier depuis le dix-huitième siècle, se montra favorable à la Séparation.

Maintenant, il faut avouer aussi que la Séparation est dirigée contre les catholiques, beaucoup plus que contre nous. On eût pu faire une loi plus libérale, s’il ne s’était pas agi de la défense des libertés républicaines contre l’Église romaine.

J’admire beaucoup M. Briand. »

 

C’est bien la lutte contre la Franc-Maçonnerie, la Juiverie, la Huguenoterie qui est engagée. Cette lutte n’est pas au-dessus du courage des Catholiques. Tout dépend de ceux qui s’affirment leurs Chefs.

[…]

Carbonaristes et Francs-Maçons

Le Gaulois a publié un article de M. Emile Ollivier.

L’ancien ministre de Napoléon III critique tout naturellement la loi de Séparation.

Le Gaulois a voulu savoir ce que Briand pensait de cette Protestation et des effets de la nouvelle Législation.

Briand a naturellement fait son éloge personnel.

Il a fait, au rédacteur au Gaulois, la politesse de ne pas lui rappeler que l’Empereur d’Emile Ollivier avait, au nom et pour le compte de la Maçonnerie, porté des coups terribles contre l’Église Catholique.

Briand a pensé que la Page d’Histoire que le sénateur Ponthier de Chamaillard a rappelée, dans la séance du 6 décembre, suffisait pour rafraîchir la mémoire de « ceux qui oublient » :

M. Ponthier de Chamaillard : « Lorsque je vois le ministre des cultes qui, suivant les informations données par la presse, a demandé à la Commission de hâter son travail, afin que la loi fût votée avant le 1er janvier ; lorsque je vois les objurgations du même ministre insistant pour que le texte intégral qui avait été adopté par la Chambre des députés soit adopté par la Commission, je me demande la cause et le motif d’un tel empressement (« Très bien ! très bien ! » à droite). Et, quand je vois cette hâte à commander et à recommander une telle précipitation dans le vote de la loi, ma pensée se reporte involontairement à une époque, lointaine déjà, où il s'agissait de l’Église catholique aussi, de sa puissance, de son influence sur les peuples.

Ce n’était point de la séparation de I’Église et de l’État qu’il était question ; il s’agissait du pouvoir temporel.

Le 28 août 1869, à Chambéry, l’empereur Napoléon III disait au général Cialdini, qui hésitait encore à marcher sur les États pontificaux :

Fate presto ; faites, mais faites vite.

Le lendemain, les Marches et l’Ombrie étaient envahies, le droit européen était vaincu, foulé aux pieds et, chose plus grave, le droit des faibles était violé.

C’était le prélude de Sedan, car ce jour-là l’empire, avec le concours des libres penseurs et l’appui de la franc-maçonnerie… » (Exclamations à gauche.)

M. le président de la Commission : « Nous n’étions pas du côté de l’Empire. »

M. Ponthier de Chamaillard : « Vous y étiez pour cela.

Et s’il m’est permis d’invoquer un souvenir, peut-être aurai-je un témoin dans cette Assemblée, l’honorable M. Magnin. Je me rappelle cette séance où M. Thiers signalait les dangers de l’unité italienne, reprochait à une certaine presse d’avoir constitué un mouvement factice en faveur de l’unité italienne.

Et M. Guéroult, qui était alors le représentant des libres penseurs et des cléricaux, déclarait : “Nous nous en vantons.”

L’Unité italienne qui a préludé à l’unité allemande, c’est par vous qu’elle a été faite, par vos ancêtres, avec le carbonaro qu’était Napoléon III. »

Que le Gaulois reproduise ce discours emprunté à l’Officiel (page 1724), c’est le moyen de faire comprendre à son rédacteur, ex-ministre du Carbonaro Démolisseur de l’Église, que les Francs-Maçons du jour sont les continuateurs de Napoléon III.

C’est l’œuvre Bonapartiste du Carbonarisme qu’ils achèvent.