La légende de l'auberge rouge - Presse RetroNews-BnF

La légende de l'auberge rouge

Publié le 20/06/2017
Illustration : Le Petit Journal, 1933 - Source : BnF RetroNews


Dans les années 1830, un couple de paysans et leur domestique sont accusés de s'être fait une spécialité de détrousser et d'assassiner les clients de passage dans leur auberge des Cévennes. L'affaire, racontée et déformée mille fois, est restée dans l'imaginaire populaire.

Une ferme isolée battue par les vents mauvais des Cévennes. Un couple d'aubergistes assoiffés de sang et d'argent. Un domestique mulâtre complice des pires atrocités. Des dizaines de meurtres et de perversités en tout genre. Ainsi est contée depuis près de deux siècles la légende de l'Auberge de Peyrebeille, aussi appelée l'Auberge rouge ou l'Auberge sanglante...

Tout commence dans les années 1830, quand un couple de paysans, Pierre Martin et Marie Breysse, et leur valet, surnommé Rochette, sont accusés d'avoir assassiné des voyageurs de passage dans leur auberge. Le procès s'ouvre aux Assises de l'Ardèche en juin 1833.
 
Le Constitutionnel rapporte :

"Il résulte de la procédure que ces individus, tenant une auberge à Peyrebeille faisaient métier d'assassiner les étrangers, notamment les colporteurs qui avaient le malheur d'y loger. [...] Convaincus des crimes qu'on leur imputait, ces trois scélérats ont été condamnés à la peine capitale."

Le 2 octobre 1833, alors que la Cour de cassation a rejeté le pourvoi des accusés et que le roi Louis Philippe a repoussé leur recours en grâce, les condamnés à mort sont conduits en charrette de la prison de Privas jusque devant leur auberge pour y être exécutés, escortés par huit brigades de gendarmerie et un peloton du 60e de ligne. "En ce temps, les crimes étaient expiés à l’endroit même où ils avaient été commis", précise Le Mémorial de la Loire et de la Haute Loire, qui entreprend de raconter ce périple vers la mort :

"Après avoir traversé la chaîne de l’Escrinet, le convoi dut remonter la vallée de l’Ardèche, par Thueyts et Mayres, dans ce paysage volcanique, tourmenté, qui devient de plus en plus sévère à mesure que l’on approche du col de la Chavade, entre le massif de Rauzon et les montagnes de la forêt de Mazan. Dans tous les villages, une foule impatiente et hostile les attendait. [...]

Les prisonniers et leur escorte, après 15 heures de voyage, couchèrent à Mayres. « Cette journée, dit Marie Breysse, a été plus amère que l'archourou (laurier amer) ». Le lendemain, dès cinq heures du matin, on commençait la dernière étape (vingt kilomètres). [...] Martin et Rochette avaient accepté le secours des prêtres qui les accompagnaient. Marie Breysse demeurait dans l’impénitence, et même, au départ de Privas, elle avait frappé d’un coup de pied en pleine poitrine l’un des vicaires, au moment où il montait dans la charrette.

À 11 heures du matin, après avoir traversé Lanarec, on arrivait enfin devant Peyrebeille. « Vaqui nostro mouort ! » s’écria Martin en apercevant la guillotine. « Que de monde ! ajouta-t-il. Cette affaire coûtera beaucoup à la foire du Béage... » À midi juste, tombait la troisième tête, celle de Martin... Aussitôt, dans la foule qui venait, de tous les points de la montagne, et que M. d’Albigny évalue à 25.000 personnes, éclata une odieuse frénésie de joie et de sang."

Les aubergistes n'ont jamais avoué, rien n'a jamais été prouvé, et pourtant, cent ans plus tard, la région bruisse encore de récits sordides sur les crimes des époux Martin. "La renommée des assassins de Peyrebeille est encore dans toutes les mémoires des gens des régions avoisinantes. Aussi souvent l'entend-on encore raconter, le soir, à la veillée", raconte un journaliste du Populaire en 1933. Lui-même se fait raconter, de la bouche d'un sacristain, l'histoire devenue légende :

"Tirant une tabatière de la poche intérieure de sa blouse crasseuse, il saisit une prise qu'il enfonça dans ses narines retroussées, puis après un ricanement de satisfaction, adoptant un air de circonstance, il commença de sa voix nasillarde :

Un jour de décembre de cette même année la neige tombait en abondance. II n'était pas encore tard, mais déjà la nuit était proche. Le temps était affreux : neige et vent tourbillonnaient en rafales dans les bois de sapins. Sur la route, un homme avançait péniblement, presque courbé en deux. Bientôt il arriva devant l'auberge, dont le toit fumait. Blanc, l'aubergiste, vint lui ouvrir.
Le voyageur était un jeune garçon de vingt ans, nommé Claude Béraud, un déserteur, qui vivait en se cachant, mais dont la situation pécuniaire était intéressante [...]

Claude Béraud, assis sur un tabouret auprès du feu, réchauffait ses membres engourdis, somnolant à demi. Soudain, comme un fauve, Blanc bondit sur lui, tandis que Rochette, d'un geste habile, lui passait au cou un nœud coulant, sur lequel il tira de toutes ses forces. Le malheureux ne cria même pas : il fut étranglé sur-le-champ.  Alors, satisfait, Blanc déclara : Il peut dire qu'il a eu de la chance ; il n'a pas, souffert. Dans un coin de la pièce, les deux filles des aubergistes, deux enfants, avaient assisté à l'horrible spectacle. [...]

Dans les bois, les loups, attirés sans doute par l'odeur de la chair, hurlaient, hurlaient... De ce jour, les crimes se succédèrent à Peyrebeille."

Rarement affaire criminelle aura tant déchaîné l'imaginaire populaire. De films en livres, l'auberge de Peyrebeille est devenue un haut lieu touristique des Cévennes.


L'auberge rouge

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