Au bagne par Albert Londres en 1923

Embouchure du Maroni, près du pénitencier de Saint-Laurent ; Illustrations de Voyages dans l'Amérique du Sud ; gravure ; 1883 ; Édouard Riou ; Source : BnF
Dossier
#Prison 

Au bagne par Albert Londres en 1923

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La IIIe République (1870-1940)
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1923

#prison #justice #travail forcé #reportage #Guyane
Une loi de 1854 marque la création des bagnes hors du territoire métropolitain pour éliminer ceux de Brest, de Rochefort et de Toulon, implantés au centre des villes. La Guyane, qui après l'abolition de l'esclavage en 1848, manquait de main-d'œuvre devient ainsi terre de bagne à partir de 1867. Le bagne de Guyane, composé de plusieurs camps et pénitenciers, à sa fermeture en 1938 aura vu passer plus de 75 000 détenus, avec des taux de mortalité parfois supérieurs à 20%...
Auteur: 
Isabelle CHALIER
Albert Londres
(1884-1932)
Albert Londres, né en 1884, écrit son premier grand article en 1914 en tant que correspondant de guerre à l’occasion des bombardements sur la cathédrale de Reims. Il devient correspondant étranger sur le front d’Orient pour Le Petit Journal  qui le licencie en 1919. Dans les années 20 il se rend en Asie (Japon, Chine et Inde) et écrit pour Le Petit Parisien. En 1923, son reportage Au bagne à Cayenne rencontre un grand retentissement. Éclectique, il s’intéresse également au Tour de France et disparait dans des circonstances mystérieuses en 1932 lors de l’incendie du Georges Philippar paquebot qui revenait de Chine.
Albert Londres. Tableau de Raymond Galinié ; Revue de Comminges ; Société des études du Comminges (Saint-Gaudens) ; janvier 1994 - Source BnF
Une enquête sur le terrain

Le Petit Parisien  publie le 8 août 1923 le premier volet du reportage d’Albert Londres intitulé « En voguant vers la Guyane » (icono 1), « une enquête passionnante, accomplie patiemment et consciencieusement dans le monde des "bagnards" ». Le journaliste s’engage à dire « avec une égale liberté, ce qu’il a vu, entendu et pensé ». Chaque jour ou presque pendant un mois, Londres raconte ainsi ses rencontres, ses séjours dans l’île Royale, une des îles du Salut (icono 2) jusqu’à Saint-Laurent-du-Maroni (iconos 3 et 4) « la capitale du crime » (Le Petit Parisien du 23 août 1923). Il fait découvrir au grand public les pratiques du système judiciaire, par exemple la loi du doublage (Le Petit Parisien du 11 août 1923) : chaque détenu au terme de sa peine, a l’obligation de résider dans la colonie pendant un temps égal à la durée de celle-ci. « Le jury, ignorant, condamne un homme à deux peines. Le but de la loi était noble : amendement et colonisation, le résultat est pitoyable. Et ici, voici la formule : le bagne commence à la libération. ». Le Petit Parisien du 7 septembre 1923 annonce que l’enquête est désormais terminée. Il rappelle qu’il ne s’agissait pas de créer un apitoiement pour des hommes « que, légitimement la société a éloignés d’elle parce qu’ils constituaient pour elle un danger. ». Et à cette occasion, le journal donne la parole à maître de Moro-Giafferi, avocat d’assises (il a plaidé pour Landru, icono 5) et membre du Parlement pour qu’il donne sa conclusion à l’issue de l’enquête menée par Albert Londres. L’avocat salue le reportage qui a permis d'« appeler l’attention publique sur les laideurs stériles de ce cloaque, où croupit une humanité sans espoir ». Et il affirme que « Le législateur, quelque jour, devra s’inspirer d’une pensée moins farouche et corriger l’excès inutile des rigueurs que le journaliste nous a dénoncées. ».

Quelques dissonances médiatiques

Le Figaro du 1er septembre 1923, de manière un brin ironique, salue « un reporter lyrique » qui « connaît présentement un grand succès et très mérité : non seulement il intéresse ses lecteurs, mais encore il les attendrit sur le sort des forçats. ». Il observe la médiatisation de l’enquête : « déjà d’autres journalistes s’émeuvent et parlent de la réforme nécessaire des services pénitentiaires ». Tout en reconnaissant « la tristesse d’un oiseau de proie enfermé dans une cage » le Figaro préfère s’apitoyer davantage sur les victimes, « sur les nids arrachés de l’arbre ».

L’Humanité elle aussi, assez étonnamment, fait entendre quelques dissonances le 5 novembre 1923 : « Un journaliste bourgeois a visité les bagnes de Guyane et publié ses impressions. Le bon populo y trouve des descriptions de tatouages, l’argot du bagne et l’histoire de ce condamné de la haute qui à l’île du Diable apprivoisait les requins ( ! ) tellement il était isolé (on oublie la femme du gardien). Ainsi, pendant que les esprits sont occupés de Cayenne, on assassine journellement les soldats de la guerre du droit en pleine France ».

Un impact conséquent

Reste que c'est bien la grande enquête d'Albert Londres qui déclenche l'intérêt des médias et du public pour cette cause. À sa parution, en 1923, le reportage dans Le Petit Parisien rencontre un succès important, en raison, notamment, de la qualité des clichés du photographe qui suivait Londres et de la publication sous forme de feuilleton que le lecteur suit d’épisode en épisode. Cette première forme de journalisme d'investigation vient infléchir les politiques. Le Petit Parisien du 30 octobre 1923 rapporte ainsi la nomination d’un nouveau gouverneur qui « part pour la Guyane où il va effectuer les réformes nécessaires ».

Le Temps du 17 septembre 1924 annonce que « le bagne est supprimé : il ne reste plus que des forçats » mais il n’en est rien, seul le cachot est aboli et les conditions de vie et de travail y deviennent un peu moins dures. Il faudra attendre 1938 pour que sous le gouvernement Daladier Gaston Monnerville, député de Guyane, puis sous-secrétaire d'État aux Colonies, réussisse, enfin, à faire admettre la suppression des bagnes.

Dans cet intervalle de temps, un autre homme, Charles Péan, un officier salutiste suisse s’est « mêlé à la vie du bagne », « durant un long mois » pour reprendre les termes du Petit Journal du 21 septembre 1928. Il y était pour « étudier sur place les habitudes du pénitencier, les obligations qu’il comporte » et « soulever un coin du voile immense, qui au-delà d’un océan infesté de squales, enveloppe le passé des bannis, criminels ou voleurs… ».  À son retour de Guyane, il publie lui aussi un témoignage, Terre de bagne. Londres avait fait école...

Price: 
12,99 €

Le bagne des îles du Salut en Guyane



Date 01.07.1960
Durée 05m 3s
Auteur Cinq colonnes à la une, Office national de radiodiffusion télévision française
Dernière publication: 
Vendredi 17 février 2017 - 18:05
Analyse
Paris-soir
01/03/1924

Le reportage d'Albert Londres, "remarquable" selon le journaliste de Paris-Soir, a su émouvoir l'opinion publique et a poussé le gouvernement à désigner une commission chargée d'étudier le fonctionnement du bagne. Ainsi Londres, qui avait achevé son reportage par une lettre ouverte au ministre des Colonies, parvenait à contraindre les politiques à entamer une réforme du système. A cette occasion, le journal Paris-Soir donne la parole à M. Disière, président de la commission, qui se montre critique à l'égard des modalités de la transportation. Surtout il reconnaît que le bagne échoue à servir de leçon et d'exemple aux criminels. Enfin il réfute la productivité du travail forcé : aucun forçat, étant donné sa condition, "ne saurait  accomplir une utile et féconde besogne". Par conséquent, il envisage une réforme "radicale" qui pourrait aller jusqu'à "une suppression de la transportation", à laquelle "toutes les grandes nations de l'Europe ont renoncé" à l'exception de l'Espagne et de la France…

Le Temps
28/09/1925

Le 28 septembre 1925, Le Temps rend compte des résultats de la commission créée en 1923 et commence par rappeler l'impact de “la retentissante enquête” d'Albert Londres sur le ministre de Colonies qui avait alors annoncé que “le bagne avait vécu”…une suppression qui s'avèrerait bien compliquée selon le journal car elle poserait la question d'une peine en mesure le remplacer la transportation : "on ne désarme pas le crime en effaçant la sanction". D'ailleurs, à l'issue de ses travaux, la commission ne propose pas la fermeture du bagne mais préconise des réformes, prises par décrets par André Hesse, ministre des Colonies. Les mesures visent à améliorer les conditions de travail des détenus et à mieux insérer les libérés dans la colonie. Malgré un ton un brin dubitatif, Le Temps, quotidien plutôt conservateur, se félicite que les décrets signés par le président de la République respectent "les principes essentiels de la répression", vis-à-vis "des plus redoutables des criminels contre lesquels la société a le droit de se défendre et le devoir de se prémunir"... Or ces décisions n'auront pas l'effet escompté, ainsi que le révèlera le témoignage de Charles Péan trois ans plus tard.

 

Revue de presse

Bibliographie

  • Marion F. GODFROY, Bagnards,
    Editions du Chêne, Paris, 2002.
  • Jean-Claude MICHELOT, La guillotine sèche : Histoire du bagne de Cayenne,
    Fayard, Paris, 1981.
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