Chronique

« Viva a França » ? La triste Grande guerre du corps expéditionnaire portugais

le 16/05/2022 par Édouard Sill
le 08/06/2020 par Édouard Sill - modifié le 16/05/2022
Arrivée des troupes portugaises dans les tranchées, Excelsior, juin 1917 - source : RetronNews-BnF
Arrivée des troupes portugaises dans les tranchées, Excelsior, juin 1917 - source : RetronNews-BnF

Accueilli par la presse française à grand renfort de clichés essentialistes, un petit régiment portugais part combattre du côté de l’Entente à la fin de la Grande Guerre. Il s’apprête à connaître l’enfer.

Le 9 mars 1916, tandis que la Première Guerre mondiale bat son plein en Europe, l’Allemagne déclarait la guerre au Portugal.

Pourquoi donc ? Parce que le Portugal venait de saisir l’ensemble des navires allemands réfugiés et amarrés dans ses eaux, un casus belli voulu par la France et la Grande-Bretagne qui n’avaient eu de cesse de faire évoluer la diplomatie du pays vers l’Entente.

À Paris, on attendait cela depuis 1914. On exigeait du Portugal, pays neutre, qu’il se saisisse des navires allemands internés dans les eaux portugaises, afin de, pourquoi pas, en faire cadeau à la marine marchande française, durement éprouvée.

Pour Le Matin, citant son confrère britannique The Times, c’était dans cette « prise » que résidait toute l’utilité potentielle d’une entrée en guerre du Portugal :

« À part cela, l'apparition parmi les alliés de ce nouvel ennemi de l'Allemagne n'aura pas beaucoup d’effet. »

Si la presse parisienne peut ainsi disserter à l’envi sur ce que doit faire ou non la diplomatie portugaise, c’est parce que le Portugal est lié par un traité ancien (1703, aux racines plus anciennes encore, 1193 !) qui en fait un obligé des Britanniques. De fait, dès le mois d’août 1914, la République portugaise avait fait savoir qu’elle était prête à entrer en guerre, tout en demeurant neutre.

Interloqué, le Reich avait sommé le Portugal « d’adopter une position définie ». L’enjeu portait également sur les colonies africaines allemandes, jouxtant les colonies portugaises, où l’insaisissable Von Lettow-Vorbeck menait la vie dure aux Britanniques.

À l’annonce en mars 1916 de la déclaration de guerre allemande suivant le refus portugais de lui restituer ses navires capturés, la presse française exulte.

Les rédactions françaises se prennent dès lors de passion pour ce nouvel allié, un « ami de la France ». À Paris, on s’était déjà entiché des volontaires portugais s’étant engagés dans l’armée française, et, comme de bien entendu, plus encore de l’ex famille régnante.

Le roi déchu Manuel II, réfugié à Gibraltar, veut s’engager dans l’armée anglaise, tandis que sa mère, Amélie, fille de Philippe d’Orléans comte de Paris et l’une des premières femmes diplômées en médecine, l’était déjà dans la Croix-Rouge.

Mais le Portugal (six millions d’habitants) est alors un pays en crise et la très jeune République portugaise (1910) est parcourue de soubresauts : d’une tentative de putsch en mai 1915 jusqu’à l’assassinat du président de la République en décembre 1918.

Optimistes ou mal informés, les quotidiens français assurent pourtant que « la nation portugaise tout entière » a exigé l’honneur de servir sur le sol français, ce que résume L’Excelsior d’une phrase définitive :

« Le Portugal latin a pris parti pour la latinité. Le Portugal libéral a pris parti pour la liberté. »

D’ailleurs, ne jouait-on pas hier la Marseillaise dans les rues de Lisbonne ? Décidément enthousiaste, L'Excelsior décrit une nation portugaise pressée d’en découdre.

Un an plus tard, en février 1917, le corps expéditionnaire portugais débarque en France. En mai, il est à pied d’œuvre, placé dans le secteur britannique, à cheval sur la frontière belge près de la ville martyre d’Ypres.

Tandis que le moral est des plus moroses en France – les mutineries sont sur le point de secouer la ligne de front – l’arrivée joyeuse des Portugais apporte une note de couleur aux journaux français et fournit l’occasion de nombreux reportages.

« L’armée de notre nouvel allié » suscite des élans lyriques, et engendre le rêve éveillé d’un Portugal francophile par une France subitement lusitolâtre :

« Il est donc temps d'en parler au public français, car, si la main dans la main, les soldats portugais se battent près de leurs loyaux amis les Anglais, l'âme portugaise est, dans cette terre de France, l'expression angoissante et dévouée des aspirations altruistes de l'âme française. »

Cet attrait pour l’exotisme de la participation militaire du Portugal fut naturellement mis en scène jusqu’à l’invraisemblable en vue de satisfaire les représentations orientalisantes, comme ces « poissonnières de Lisbonne » transbordant, un par un, les obus (42 kilos !) du corps expéditionnaire à bord des transports.

En effet, à l’instar des « Poilus » ou des « Tommies », on a adopté en France le sobriquet que les Portugais affectent de donner à leurs soldats, les « montagnards », comme le décrivait le journal Le Temps avec force images :

« Le soldat portugais, connu au front sous le nom de serrano (homme de la montagne, par opposition à l’homme de la plaine, ou maritimo, qui alimente principalement la flotte), produit la meilleure impression.

Le teint brun, l’œil éveillé, l’allure du parfait montagnard, vigoureux, sobre et endurant, il est animé d’un vif esprit d’entreprise et ne rêve que d’aller en expédition hors de la tranchée, celle-ci lui inspirant une répulsion dont il ne se cache point.

La plupart des hommes qui se trouvent au front ont déjà fait campagne en Afrique ; aussi, la vue des terrassements et des boyaux avec toutes leurs chicanes les a-t-elle surpris de la façon la plus désagréable.

Mais il faut être juste et reconnaître qu’ils se sont vite habitués à cette guerre d’un nouveau genre, d’autant plus vite que leurs ingénieurs, instruits par l’expérience des autres armées alliées, leur ont construit des abris où l’on rencontre les perfectionnements les plus récents. »

Mais ces exercices de style essentialistes sur les caractères supposés propres de chacune des cultures n’étaient en rien réservés aux seuls Portugais, comme l’illustre, notamment, cette farandole militaire chatoyante dépeinte dans l’hebdomadaire satirique Le Rire :

« Voici vêtus de kaki, des Anglais flegmatiques, impeccables et harnachés de cuirs ; des Yanks aux vareuses pain d'épice, lunettes d'or, athlétiques et bons enfants ; des Belges habillés de moutarde fraîche, sans façons et tapageurs ; des Portugais verdâtres et toujours gais ; des Italiens couleur poussière de Naples, exubérants comme le Vésuve, parfumés et souples ; des Serbes aux uniformes réséda, distants et froids ; des Tchéco-Slovaques en bérets, des Polonais en schapska, deux officiers de marine. »

Mais bien loin des esquisses impressionnistes de la presse française, les Poilus portugais vont connaître l’enfer sur terre dans les tranchées de Flandres.

Au printemps 1918 l’armée allemande, allégée par l’arrêt des hostilités avec la Russie et la signature de l’armistice de Brest-Litovsk avec les Bolchéviques, transfère de nombreuses divisions aguerries vers la France. La grande offensive du printemps 1918 doit décider du sort de la guerre. Le premier coup de boutoir est donné dans l’Aisne en mars contre les Français, qui cèdent. Le mois suivant c’est au tour des Britanniques, à l’ouest de Lille.

Le long de la rivière la Lys, dans la région d’Ypres, 100 000 soldats allemands fondent le 9 avril 1918 sur la malheureuse 2e division portugaise, cible préméditée de l’offensive. Aux lendemains de l’attaque foudroyante, la presse française, malgré ses accents bravaches, doit admettre que les Anglais et les Portugais ont plié sous le choc.

Laconique, le journal Le Siècle conclut :

« La bataille a été très rude ; il est évident que sur certains points nos alliés ont dû céder des positions importantes : nous devons rendre hommage à la franchise du communiqué britannique. »

Certes, les lecteurs français ne peuvent de toute manière que constater le dangereux recul des armées anglo-portugaises sur les cartes du front figurant dans leurs journaux.

« Rude », la bataille le fut sans aucun doute. Les lignes portugaises ont été pulvérisées, entraînant dans leur fuite les formations britanniques qui les flanquaient. Réduit d’un tiers et désorganisé, le corps expéditionnaire portugais est renvoyé en seconde ligne.

Grâce à la montée en ligne des Américains, la grande offensive de printemps allemande est finalement battue en brèche et l’Entente contre-attaque. En octobre 1918, en hommage au sacrifice des Poilus portugais, un régiment lusitanien est autorisé à défiler sous les vivats lors de la libération de Lille.

La bataille de la Lys est devenue un lieu de mémoire célébré chaque année comme le « Verdun portugais ». Dans le Pas-de-Calais, le cimetière militaire portugais de Richebourg-l’Avoué accueille les restes d’une partie des 1 689 soldats portugais tombés sur ces quelques arpents de la terre de France. Les privations engendrées par la guerre auront causé le décès de plusieurs dizaines de milliers de civils.

En 1920, le Traité de Versailles octroyait au Portugal la baie de Kionga (aujourd’hui Quionga, au Mozambique). Quelques arpents de terres coloniales, vile monnaie pour une place dans le concert des Nations européennes, que le Portugal allait bientôt quitter jusqu’en 1974.

Édouard Sill est docteur en histoire, spécialiste de l'entre-deux-guerres, notamment de la guerre d’Espagne et de ses conséquences internationales. Il est chercheur associé au Centre d’Histoire Sociale des Mondes Contemporains.