Écho de presse

États-Unis, 1894 : quand « l’armée des sans-travail » marchait sur le Capitole

le 30/11/2021 par Pierre Ancery
le 23/11/2021 par Pierre Ancery - modifié le 30/11/2021
« Washington, la manifestation des sans-travail devant le Capitole », L'Univers illustré, 1894 - source : RetroNews-BnF
« Washington, la manifestation des sans-travail devant le Capitole », L'Univers illustré, 1894 - source : RetroNews-BnF

Au printemps 1894, la presse américaine a les yeux rivés sur une marche qui traverse le pays en direction de Washington, entendant protester contre le chômage. En France, la presse conservatrice condamne ce mouvement de « vagabonds ».

Mars 1894. Le chômage de masse frappe les États-Unis, victimes en 1893 d’une panique financière qui a affecté la plupart des secteurs économiques du pays.

Un mouvement inédit s’organise alors : dans plusieurs États, des chômeurs se réunissent pour mettre en œuvre des marches de protestation. Menée par l’homme d’affaires et activiste Jacob Coxey (1854-1951), celle partie de Massillon (Ohio) le 25 mars, se propose de traverser la Pennsylvanie et le Maryland pour atteindre le Capitole, à Washington, siège du Congrès et centre du pouvoir états-unien.

L’idée de Coxey, avec cette marche qu’il nomme The Army of the Commonwealth in Christ, est d’attirer suffisamment l’attention sur la situation des chômeurs pour que le Congrès décide de financer la construction de routes et d’autres grands travaux, créant ainsi des emplois à travers le pays. Coxey entend aussi réclamer des journées de huit heures et un minimum salarial d’un dollar et demi par jour.

Jacob S. Coxey, entre 1894 et 1901 - source Library of Congress

Cette initiative, dont la forme est nouvelle à l’époque, va immédiatement attirer l’attention des médias. De nombreux reporters accompagnent la marche et en télégraphient les moindres rebondissements aux quatre coins du pays. Coxey explique son projet dans une interview parue dans le New York Herald, et traduite en français le 17 avril dans La Justice :

« Le but de l’expédition, a dit M. Coxey, est de faire devant le Congrès une manifestation telle qu'il soit pénétré de la justice de nos réclamations et de l’opinion des masses. Nous voulons avoir le 1er mai cent mille personnes réunies autour du Capitole.

Comment elles atteindront Washington, là n'est pas la question. Le pèlerinage sera pénible. Beaucoup devront sen remettre à la charité publique le long du chemin qui, pour d’aucuns, sera long, car il vient des bandes de sans-travail même de la Californie. »

100 000 personnes : un nombre extrêmement ambitieux que la marche n’atteindra jamais, se limitant à quelques centaines de participants. Pourtant, l’écho reçu par l’odyssée de cette « armée des sans-travail » sera considérable aux États-Unis. Mais aussi en France, où toute la presse la commente.

À gauche, on se montre d’abord enthousiaste. Dans son éditorial du 23 avril, Le Parti ouvrier écrit ainsi :

« La lèpre du chômage, qu’engendre fatalement notre organisation économique, vient de provoquer un incident qui marquera les annales de cette fin de siècle. Nous entendons parler de l’exode des sans-travail à travers les États-Unis d’Amérique [...].

Près de deux cent mille ouvriers, sans ressources d'aucune espèce, se sont mis en route vers la ville où résident les pouvoirs publics, pour leur demander du travail, c’est-à-dire de quoi apaiser leur faim, soulager leur affreuse misère de grévistes par force. »

On constate que le nombre de participants est largement exagéré. La presse conservatrice française, de son côté, va se révéler extrêmement critique, insistant sur les dégâts supposés causés par « l’armée » de Coxey sur son chemin. Le Journal des débats les décrit ainsi comme de dangereux vagabonds :

« Tant qu'on n'avait affaire qu'à de petites troupes, tout alla bien : la charité publique les nourrit en chemin ; mais, lorsque de grandes bandes envahirent les campagnes, ce fut une véritable terreur qu'elles répandirent autour d'elles ; elles étaient affamées, et, ne pouvant attendre jusqu'à leur arrivée à Washington les secours réclamés, elles prenaient le pain qu'on ne leur donnait pas. » 

« Plus d’argent ! Moins de misère ! De bonnes routes ! » : les marcheurs arrivant près de Washington, 1894 - source Library of Congress

Même chose dans Le Siècle, qui parle de « vagabonds, rôdeurs et malfaiteurs de toute espèce ». Le Figaro, de son côté, consacre le 4 mai un très long article à l’événement. Le journal présente certaines des figures de « l’armée des sans-travail », tels Carl Brown, qualifié de « second » du « général » Coxey, ou Louie Smith, qui d’après le journal « passe pour être le Christ réincarné et le chef secret du mouvement ».

Mais la condamnation, là aussi, est sans ambiguïté :

« Rien de plus étrange et de plus pittoresque à la fois que cette armée des sans-travail [...]. Si l'on ne savait à quel point le burlesque se mêle souvent aux actes les plus graves et aux événements les plus importants de la vie américaine, ce serait à mourir de rire que d'observer les multiples incidents grotesques de cette marche guerrière de tout ce que les États-Unis comptent de miséreux, de vagabonds, de déclassés et de détraqués [...].

C'est quelque chose comme une parade foraine monstre, à l'instar de tout ce qui se fait aux États-Unis [...]. Un avant-goût du régime anarchiste, quoi ! » »

La marche s’avère pourtant largement pacifique. Sur leur chemin, les « sans-travail » reçoivent les dons et les soutiens de nombreux habitants des communes à proximité desquelles ils passent ou s’arrêtent pour la nuit. D’autres sont plus méfiants à l’encontre du groupe de manifestants.

Le 30 avril, cinq semaines après son départ, l’armée de Coxey débarque finalement à Washington. Ils ne sont que 500 environ, mais des milliers de spectateurs assistent à leur arrivée au Capitole le 1er mai. La police interrompt immédiatement le mouvement : Coxey et d’autres participants sont arrêtés pour intrusion illégale sur la pelouse du siège du Congrès.

L’Univers illustré du 12 mai, qui propose en Une une illustration de l’événement, raconte : 

« Le cortège arrive dans le voisinage du Capitole ; la police lui barre le chemin.

Coxey descend de voiture, saute par-dessus un mur et est suivi par les chefs, puis par la foule. Le mouvement a été si prompt que la police, prise à l'improviste, se trouve un moment débordée par cette masse humaine qui avance en criant. Cependant elle parvient à contenir la foule.

Coxey, au milieu de la confusion, a trouvé le moyen d'arriver jusque sur les marches du Capitole. La police le saisit et l'empêche de parler et de lire une protestation. »

Coxey écope de vingt jours de prison et 75 dollars d’amende. Son mouvement n’a finalement pas atteint son objectif : aucune de ses propositions ne sera reprise par le Congrès. En France, même Le Cri du peuple, journal d’extrême gauche, parle de « fumisterie colossale » à propos de la marche et décrit Coxey comme « un sinistre farceur ».

D’autres témoins de l’époque seront plus nuancés : Jack London, qui participa à une autre marche de 1894 (celle du « général » Charles T. Kelley, partie de San Francisco) racontera cette expérience dans Les Vagabonds du rail.

Toutefois, l’événement aura une vraie influence sur le long terme. Le phénomène de « l’armée des sans-travail » attira l’attention de l’opinion publique sur le problème du chômage. Quant à l’idée de le résorber par le financement de grands travaux publics, elle sera au cœur du New Deal imaginé par Roosevelt dans les années 1930.

La manifestation de 1894 posa aussi la question des procédés mobilisables pour influencer les décisions du Congrès. Le principe de la « marche » sur le Capitole aura ainsi une longue postérité et sera utilisé, au fil des décennies, par les défenseurs des causes les plus diverses, des suffragettes américaines en 1913 aux partisans de Donald Trump en janvier 2021.

-

Pour en savoir plus :

Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis : de 1492 à nos jours, Agone, 2002 (première édition américaine : 1980)

Benjamin F. Alexander, Coxey's Army: Popular Protest in the Gilded Age (en anglais), John Hopkins University Press, 2015